LA REVUE DEMOS

La société moderne est-elle l’héritière des craintes technologiques exprimées dans Metropolis de Fritz Lang ?

Les caméras scannent les rues de Pékin et d’Atlanta avec une précision mécanique, matérialisant le regard omniprésent que Fritz Lang n’avait osé qu’imaginer. En cette année 2026, la prophétie cinématographique de Metropolis ne se joue plus dans des décors expressionnistes, mais dans la froide réalité des données biométriques.

Sorti en 1927, ce film culte dépeignait une cité futuriste où une élite vit dans l’opulence des sommets, tandis que les ouvriers s’épuisent dans les profondeurs au service des machines, épiés par le regard omniprésent du maître de la ville. Aujourd’hui, Metropolis trouve son écho dans des pays comme la Chine, qui déploie plusieurs millions de caméras de surveillance. Mais ce panoptique numérique ne se limite pas aux régimes autoritaires… Atlanta, aux États-Unis, s’impose comme la deuxième ville la plus surveillée au monde (hors Chine), avec plus de 124 caméras pour 1 000 habitants, transformant l’espace public en une zone de collecte de données permanente. La « Nouvelle Tour de Babel » n’est ici plus faite de pierre, mais de serveurs et d’algorithmes de reconnaissance faciale qui classent, ordonnent et surveillent la population mondiale.

Cette surveillance physique se double d’un filtrage invisible de nos espaces numériques. Selon le rapport Freedom on the Net 2025, la liberté sur Internet recule pour la quinzième année consécutive, car l’intelligence artificielle permet désormais une censure automatisée et plus subtile. Plutôt que de bloquer l’accès, les algorithmes trient et mettent en avant certains contenus au détriment d’autres, façonnant ainsi une opinion publique sur mesure. Dans le film de Lang, le personnage de Fredersen dirige la cité en contrôlant les machines. Aujourd’hui, ce pouvoir se loge dans le code informatique. Ce n’est plus seulement ce que nous faisons qui est surveillé, mais ce que nous pensons : nos écrans décident de ce qui est visible ou occulté dans notre quotidien.

Au cœur de cette cité divisée, la figure de la « Maria-Robot » de Lang, conçue pour tromper et pacifier les masses, trouve son incarnation parfaite dans les influenceurs générés par l’IA. Aujourd’hui, certains influenceurs virtuels surpassent même leurs homologues humains en termes d’engagement, leur « authenticité » étant reprogrammée. Comme le souligne le Forbes Agency Council, nous assistons à un basculement de l’authenticité humaine vers une empathie algorithmique. Ces avatars, infatigables et parfaitement calibrés pour déclencher des réponses émotionnelles, permettent aux marques de contrôler le récit face aux aléas de la faillibilité humaine. Ils incarnent la distraction parfaite, une illusion de connexion sociale qui détourne le regard des rouages grinçants de la machine sociale.

Sous la surface lisse de nos écrans, la « ville basse » de 2026 est peuplée par les travailleurs des plateformes : livreurs, chauffeurs VTC ou micro-travailleurs chargés d’étiqueter des données pour entraîner les IA. L’Organisation internationale du travail (OIT) souligne que leur quotidien est régi par un management algorithmique où l’application fait office de contremaître impitoyable. Une simple baisse de productivité peut entraîner une désactivation immédiate du compte, un « licenciement numérique » brutal et sans aucun recours humain.

Cette stratification du travail alimente une explosion des inégalités économiques. Le World Inequality Report 2026 dresse le constat alarmant d’un monde où la concentration des richesses atteint des sommets insoutenables. Les gains de l’économie numérique sont captés par une infime minorité, creusant un fossé infranchissable entre ceux qui possèdent le capital technologique et ceux qui n’ont que leur force de travail ou leurs données à vendre. Le rapport insiste sur l’urgence de reconstruire la solidarité et de renouveler la confiance démocratique face à ces disparités extrêmes qui menacent la cohésion même de nos sociétés. La verticalité de Metropolis est ici économique : les ascenseurs sociaux sont en panne, bloqués par des barrières invisibles de capital et de pouvoir.

À cette fracture sociale s’ajoute une injustice climatique criante. Les populations les plus précaires subissent de plein fouet les dérèglements climatiques, tandis que les élites s’achètent l’accès à des zones préservées. En 2026, la ville haute respire un air purifié, alors que la ville basse étouffe sous le poids des crises environnementales et numériques.

La fusion de ces dynamiques dessine une société où la technologie est devenue l’instrument d’une domination sophistiquée. Le « Médiateur » qu’appelait de ses vœux Fritz Lang, ce cœur capable de lier les mains (le travail) et la tête (le capital), semble introuvable dans le code source de nos algorithmes. Au contraire, la technologie de 2026 agit comme un disjoncteur, isolant les individus dans des bulles de filtres. Le contrôle n’est plus seulement physique, il est cognitif. En 2026, la question n’est plus de savoir si nous vivons dans Metropolis, mais si nous avons encore la capacité d’imaginer une fin différente au scénario.

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