LA REVUE DEMOS

Les films sont-ils devenus un simple réservoir de clips pour nos réseaux sociaux ?

En ce début d’année 2026, impossible d’ouvrir Instagram ou TikTok sans tomber sur les nombreux extraits d’Hurlevent, dernier film d’Emerald Fennell sorti le 11 février. Avant même de le voir en salles, on en connaît déjà les scènes principales, aperçues sur les réseaux sociaux.

Pourtant, alors que la durée des longs-métrages s’allonge, notre attention se limite à des segments de quelques secondes. Les films conservent-ils encore une valeur cinématographique intrinsèque pour leurs spectateurs, ou ne sont-ils plus qu’une matière première à découper, remixer et partager ?

Le cinéma connaît une mutation structurelle : l’œuvre totale s’efface au profit d’un « cinéma-échantillon », accessible à tous grâce aux réseaux sociaux. Cette liquéfaction des films transforme leurs récits en une succession de moments viraux. Les scènes, privées de leur contexte et de leur cohérence narrative, deviennent des vidéos courtes (15 à 90 secondes pour les Reels d’Instagram) conçues pour percer. Le film ne s’apprécie plus dans sa durée lors d’une projection en salle, mais se « sample » pour alimenter le flux ininterrompu des réseaux.

La possibilité de visionner les moments forts d’un film sur les réseaux, en format 9:16, influence la motivation du public à assister à une projection complète. Ce nouveau mode de consommation révolutionne la nature même du cinéma et notre rapport aux films. Dans Filterworld: How Algorithms Flattened Culture (traduit par « l’aplatissement de la culture par les algorithmes »), paru en 2024, le journaliste Kyle Chayka compare ce phénomène culturel à de la junk food : « quelque chose qui, malgré vous, sollicite vos sens ». Le réalisateur n’est plus maître de son œuvre, supplanté par l’algorithme, dont l’unique objectif est de « retenir le plus longtemps possible sur un site, fût-ce au prix d’un aplatissement de la culture », et donc d’un appauvrissement des films.

Cette stratégie de l’image isolable dicte désormais la mise en scène. L’adaptation de Hurlevent en est l’illustration parfaite : le choix des acteurs s’éloigne de la réalité narrative et historique de l’œuvre originale. Margot Robbie et Jacob Elordi, en duo d’amants maudits, semblent davantage calibrés pour Internet. Sur les tapis rouges, leur complicité affiche un couple romantique et glamour, incarnant in real life ce qu ‘ Emerald Fennell dépeint à l’écran. Catherine et Heathcliff, personnages revanchards et toxiques dans le roman, deviennent sous la caméra de la réalisatrice deux amoureux téméraires que rien ne peut séparer. Le marketing ne mise plus sur la fidélité littéraire, mais sur une « vibe » visuelle. Les apparitions du duo, conçues comme des séquences autonomes, transforment la promotion en performance esthétique, où l’aura des acteurs prime sur la profondeur des personnages d’Emily Brontë.

Le phénomène « Barbenheimer », né avant la sortie simultanée de Barbie et Oppenheimer en juillet 2023, marque le passage d’un marketing axé sur l’histoire à un marketing de l’appartenance. On ne va plus au cinéma pour découvrir un scénario, mais pour « en être ». Le succès repose sur la FOMO : l’accès à la projection devient un vecteur d’expression de l’identité numérique, illustré par l’adoption de codes vestimentaires thématiques sur Instagram ou TikTok. Le port du rose pour Barbie en témoigne : l’expérience en salle converge avec les pratiques de partage en ligne. Le film devient le décor d’une expérience sociale, dont le spectateur est le premier promoteur.

Cette mutation transforme aussi la critique cinématographique traditionnelle. Les analyses des journalistes évoluent en parallèle des vidéos de réactions sur les réseaux, où l’expression de l’émotion face caméra remplace l’évaluation analytique. L’œuvre cinématographique sert de support à l’échange d’opinions et à l’interaction en ligne. Cette dynamique privilégie la réactivité immédiate, inscrivant la réception du film dans une temporalité instantanée.

Les modes de consommation du cinéma s’alignent désormais sur les usages numériques, intégrant une logique de visionnage fragmenté. Cette évolution interroge la structure des œuvres face à la multiplication des contenus courts. Dans ce contexte, les spécificités de l’expérience en salle — immersion prolongée, absence de distractions — deviennent des atouts distinctifs. Le salut du cinéma résiderait peut-être dans ce que le clip ne pourra jamais offrir : l’immersion totale et le silence de la salle obscure.

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