Si le terme « judéo-chrétien » a pu avoir un sens savant — désignant à l’origine les sectes syncrétiques antérieures au IIᵉ siècle —, l’historienne Sophie Bessis, dans son essai intitulé La Civilisation judéo-chrétienne, anatomie d’une imposture, analyse le sens nouveau qu’a récemment pris l’expression. Le concept d’une Europe « judéo-chrétienne » est indubitablement venu concurrencer la réalité historique des racines « gréco-latines » de la civilisation européenne, dont les piliers sont l’œuvre d’Homère et la Bible.
En réalité, depuis les années 1980, l’expression « judéo-chrétien » a quitté le langage théorique et savant pour s’inscrire dans le vocabulaire quotidien. C’est précisément ce passage qui s’avère éclairant pour comprendre comment l’on est passé du « gréco-latin » au « judéo-chrétien ». L’explication réside dans le fait que, si la notion d’Occident « judéo-chrétien » rencontre tant de succès, c’est parce qu’elle s’avère utile à toutes les idéologies. Dès lors, pour comprendre l’émergence et les fondements de ce concept, il convient d’analyser qui il sert et à qui il profite.
En Europe, tout d’abord, la formule d’« Occident judéo-chrétien » remplit une fonction d’occultation de son antijudaïsme pluriséculaire : il devient en effet impossible d’être perçu comme antijudaïque ou antisémite si l’on se définit soi-même comme « judéo-chrétien ». Or, du IIᵉ siècle après Jésus-Christ jusqu’au XIXᵉ siècle, l’Europe a été marquée par un antijudaïsme structurel fondé sur la représentation du peuple juif comme un peuple déicide. Au XIXᵉ siècle, âge d’or de l’anthropologie raciale, cet antijudaïsme a laissé place à un antisémitisme moderne fondé sur la discrimination raciale, lequel a atteint son apogée avec le judéocide hitlérien du XXᵉ siècle. Notons au passage que cet antijudaïsme et cet antisémitisme séculaires invalident, à eux seuls, l’idée même d’un Occident « judéo-chrétien ». Il paraît en effet difficile de croire que les cultures chrétienne et juive aient pu se côtoyer puis fusionner en un bloc monolithique — l’Occident judéo-chrétien — alors même que l’Occident a opprimé le peuple juif pendant près de deux millénaires.
Par ailleurs, la notion d’Occident « judéo-chrétien » a pour effet d’occulter complètement l’Orient et l’Islam — le troisième monothéisme —, en les posant comme fondamentalement étrangers à la culture occidentale. C’est d’ailleurs cette idée qui sera reprise et élevée au rang de vérité universelle par Samuel Huntington lorsqu’il théorise un « choc » inévitable des civilisations. Selon lui, les civilisations, structurées par une unité culturelle et religieuse, entreraient nécessairement en conflit, le « monde judéo-chrétien » s’opposant en particulier au « monde musulman ». Cette grille de lecture a eu pour conséquence majeure de faire oublier la contribution des penseurs arabes à la culture européenne. Averroès a par exemple grandement influencé la philosophie occidentale par son rationalisme — bien plus qu’il n’a marqué la culture arabe, d’ailleurs —, tout comme l’Espagne a été, et reste encore, un haut lieu de rencontre entre les cultures juive et musulmane.
L’expression est également reprise par les sionistes et les nationalistes israéliens, car elle leur assure le soutien indéfectible des pays occidentaux. Israël aime en effet se présenter comme « un bout d’Occident en Orient » ou comme « le dernier rempart de la civilisation face à la barbarie », selon les termes du Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou lors d’un entretien accordé à LCI.
Or, l’expression sert aussi de relais au nationalisme arabo-musulman anti-occidental : associer l’Occident à Israël et aux Juifs constitue un ressort rhétorique pour certains régimes autoritaires, comme l’Iran, qui fondent leur rhétorique sur la diabolisation du « judéo-christianisme ». Cette représentation tend également à occulter la présence historique des communautés juives d’Orient, notamment des Juifs mizrahim, dont les origines dans la région remontent à l’Antiquité.
Ainsi, si la civilisation européenne a des racines chrétiennes et si la diaspora juive l’a profondément influencée depuis l’Empire romain, il n’en reste pas moins que la notion de « civilisation judéo-chrétienne » constitue une représentation de l’identité occidentale qui, en privilégiant et en sélectionnant certains héritages, tend à en reléguer d’autres au second plan. Il n’est donc pas neutre de parler d’« Occident judéo-chrétien », tant la formule est au service de nombreuses idéologies concurrentes