Le « manspreading » désigne l’homme qui s’assoit les jambes grandes ouvertes dans les transports en commun ; le « manslamming » s’applique à celui qui occupe toute la place sur le trottoir et attend que les femmes s’écartent de son chemin pour qu’il puisse passer en toute liberté. Pour comprendre ce qu’est le « mansplashing », regardons vers un autre espace public : la piscine municipale.
C’est la sociologue Cornelia Hummel qui théorise, en 2023, ce mot-valise dans son ouvrage « La piscine municipale : ethnographie sensible d’un commun » pour définir l’homme des bassins qui nage « un crawl ample en frappant fort l’eau avec les mains, en milieu de couloir, tout droit et sûr de son bon droit, en dérangeant tout le monde sans y prêter la moindre attention ». Remis sur le devant de la scène au début de l’été 2026 par Élodie Petit dans un article pour le magazine ELLE, le néologisme a permis à de nombreuses femmes de se reconnaître publiquement comme victimes de ces comportements aquatiques masculins. Mais il a aussi fait couler beaucoup d’encre, notamment sur les réseaux sociaux, où il a été moqué et taxé de « concept inutile, absurde et exagéré ».
Pourtant, loin de vouloir pointer du doigt tous les hommes, ce concept vise à mettre en lumière un agissement souvent inconscient mais récurrent et interprété par les femmes sous le prisme d’expériences individuelles. Comme pour le manspreading, le mansplaining ou le manslamming, la mise en mots de cette attitude a vocation à sociologiser des cas perçus comme personnels pour en montrer les mécanismes structurels qui les sous-tendent. Le débat autour de la pertinence du terme peut ainsi risquer d’occulter le questionnement d’une forme de domination plus insidieuse qu’une violence verbale ou physique : celle de la place occupée par les hommes dans les lieux publics.
Or, des études comme celles de la géographe Édith Maruéjouls démontrent que la lutte pour l’espace débute très tôt, notamment dès l’école, dans la cour de récréation. Sans y accorder d’attention particulière, les garçons ont davantage tendance à investir les lieux. Ils courent, explorent et grimpent, quitte à déranger les filles qui, elles, optent pour des positions statiques ou des déplacements lents dans des recoins de la cour. Si, comme l’affirme le géographe Yves Raibaud, « les garçons percutent et les filles évitent », c’est aussi et simplement parce que l’espace est aménagé selon les activités communément assignées au genre masculin. C’est souvent un terrain de football situé au centre de la cour de récréation qui occupe une grande partie de l’espace.
Il ne s’agit pas de dire que le football est une activité exclusivement réservée aux garçons, mais lorsque des jeunes filles interrogées affirment ne pas oser traverser le terrain pour aller aux toilettes, comment imaginer qu’elles puissent spontanément se joindre aux garçons pour jouer avec eux ? Yves Raibaud explique que « la pression sociale incite les filles à se retirer de l’espace public ». Et l’inégale utilisation de l’espace ne s’arrête pas au portail de l’école. 75 % des budgets publics consacrés aux loisirs sont destinés aux activités socialement considérées comme masculines, comme en témoigne la floraison d’équipements tels que les city-stades. Or, une étude réalisée par Média Filière démontre qu’en Nouvelle-Aquitaine, les femmes ne représentent que 17 % des utilisateurs et utilisatrices de ce type d’équipement.
Bien que les politiques publiques ne relèvent pas d’un sexisme délibéré, elles n’en demeurent donc pas moins inégalitaires. Une étude d’Oxfam France publiée en 2026 montre que certaines villes mettent en place de nouvelles pratiques pour pallier cet impensé : des villes comme Lyon, Paris ou Bordeaux pratiquent le « gender budgeting ». Cet outil, qui consiste à prévoir et analyser les budgets municipaux pour qu’ils bénéficient à tous les genres, a notamment permis à la municipalité bordelaise d’impulser de nouveaux dispositifs de soutien à des associations et activités dites « féminines ».
Ces actions suffiront-elles à réduire les inégalités d’occupation de l’espace public ? Pour le géographe Yves Raibaud, il est primordial de les combiner à des actions éducatives dès l’enfance afin de tendre, à terme, à une utilisation égalitaire de l’ensemble des espaces publics, et ce, jusque dans les piscines.
