LA REVUE DEMOS

Quel sens les fêtes et les cérémonies traditionnelles gardent-elles dans l’actuel Japon ? 

L’ambiance réjouissante des お祭り (Omatsuri, “festival”), à la nuit tombée, attire à la fois les touristes et les locaux, et ce toute l’année. Les rues et les stands s’illuminent de lanternes, les rires et la musique emplissent l’air, et certains visiteurs portent des masques de 鬼 (Oni, “démon”), une référence aux croyances, sur le côté.

Ces festivals reflètent une tradition profonde, ancrée dans la spiritualité, la communauté et la nature. Pourtant, comme dans chaque société, le Japon n’échappe pas à une mutation progressive du mode de vie. Les organisateurs des festivals et des cérémonies sont confrontés à de nouveaux enjeux tels que la mondialisation, le tourisme et le vieillissement de la population. Ces événements, liés à des croyances shintoïstes et bouddhistes, tendent-ils à devenir de simples fêtes folkloriques, vidées de tout symbolisme d’attachement spirituel ancestral ? Ne risquent-ils pas de devenir des divertissements visant à émerveiller les touristes en quête d’une expérience inoubliable ?

L’événement du Gion Matsuri, qui se déroule à Kyoto, est à l’origine une cérémonie de purification datant du VIIIe siècle, destinée à apaiser les dieux lors d’une épidémie. Peu à peu, il s’est transformé en un événement ostentatoire attirant 150 000 visiteurs en 2023, prêts à débourser énormément d’argent pour être au premier rang et au plus près des performeurs. À titre d’illustration, cette année, le prix des sièges pouvait aller de 6 600 yens (environ 43 €) jusqu’à 150 000 yens (soit environ 968 €) pour une journée. Ce rendez-vous annuel suscite une réticence de la part du prêtre shintô Nomura Akiyoshi, membre du comité d’organisation. Selon lui, le Gion Matsuri doit rester spirituel, et non devenir un spectacle “d’art vivant” purement commercial. L’année dernière, en 2024, les places pour assister à la cérémonie pouvaient culminer à 1 million de yens, soit environ 5 300 euros. Ce phénomène met en lumière une réalité du marché touristique local : l’attente de vivre une expérience extraordinaire et surtout unique. Comment rester indifférent lorsque, par exemple, les participants crient en chœur pour se donner de la force lors des portés des 神輿 (Mikoshi, “sanctuaire portable”) ? Cela témoigne d’une certaine unicité dans la prestation : chacun sait ce qu’il a à faire, personne ne se piétine, les gestes sont exécutés fidèlement à la tradition.

Selon une enquête menée par l’association Matsurism en 2023, 74 % des Japonais estiment que les festivals restent importants pour la société. Ce chiffre provient principalement des habitants vivant dans des zones éloignées de la capitale, souvent rurales, où l’attachement à la tradition reste ancré dans le mode de vie. À l’inverse, dans les grandes villes, notamment à Tokyo, les jeunes affichent un désintérêt grandissant pour ces événements, en raison d’une approche trop traditionnelle et spirituelle. Ils veulent s’amuser, passer du bon temps entre amis et ne plus être enfermés dans des rituels ancestraux, comme une échappatoire le temps d’une soirée. Progressivement, cette jeune génération ne voit plus la nécessité d’honorer une divinité dont le sens semble aujourd’hui avoir perdu son essence dans un monde connecté. Le vieillissement de la population, l’exode rural, le désintérêt croissant des jeunes et le changement du mode de vie fragilisent l’avenir des matsuri.

Un festival qui souffre peu à peu est le Paantu, à Miyakojima, dans le sud d’Okinawa : les hommes se dénudent et se couvrent de boue. Ils vont à la rencontre des habitants en les salissant pour purifier leurs âmes. Bien qu’inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, le rituel ancestral du Paantu est mal perçu par certains locaux et touristes. En moins de dix ans, le nombre de participants a chuté de presque 30 %. Cette diminution met en lumière le phénomène de commercialisation et la focalisation sur le tourisme. Peu à peu, le lien communautaire se dilue, surtout depuis que certaines localités acceptent la participation de personnes d’autres nationalités à ces célébrations.

La crise sanitaire de la COVID-19 a aussi contribué à la disparition de fêtes et de cérémonies millénaires. Pour éviter la propagation du virus, toutes les festivités ont été annulées. Mais dans certaines collectivités, elles étaient organisées secrètement et en petit comité, à l’instar de la fête d’Asahira Dairyûsei, à Fujieda, dans la préfecture de Shizuoka.

En se réinventant chaque jour, les collectivités tendent à rajeunir les rituels traditionnels. La ville de Miyagi en est un exemple parlant : le Sanno Matsuri est progressivement devenu un festival participatif, à l’initiative d’un groupe de jeunes. Ils participent à la conception des chars et des costumes traditionnels dans une version plus moderne. Cette transformation redéfinit les formes des festivités et tente de redorer le blason du passé. La volonté de moderniser ces événements illustre un désir de nourrir l’identité collective. La réinterprétation contemporaine a suscité un regain d’intérêt parmi les jeunes et permis de maintenir les traditions en vie, tout en les rendant accessibles et attrayantes pour la génération actuelle. Dans un contexte de globalisation, les matsuri, bien que perdant leur dimension sacrée, conservent leur vocation à être un lien social et un symbole d’affirmation identitaire.

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