LA REVUE DEMOS

Qu’est-ce que l’écologie du spectacle ?

Clément Sénéchal, sociologue et ancien responsable de la communication de Greenpeace France, forge l’expression d’« écologie du spectacle » pour désigner une tendance du mouvement environnemental contemporain à privilégier les dispositifs de visibilité médiatique et de sensibilisation, au détriment de la construction d’un rapport de force politique durable. Cette expression renvoie à la critique formulée par Guy Debord dans La Société du spectacle (1967), qui analysait la place croissante des images et des représentations dans les sociétés capitalistes contemporaines. Dans Pourquoi l’écologie perd toujours (2024), Sénéchal interroge l’échec politique récurrent de l’écologie malgré l’accumulation des alertes scientifiques et la multiplication des engagements publics, et développe une critique des stratégies adoptées par une partie du mouvement environnemental contemporain.

Pour Sénéchal, l’« écologie du spectacle » ne signifie pas que les mobilisations environnementales seraient inutiles ou réduites à de simples opérations médiatiques. Le concept interroge plutôt une évolution des stratégies militantes. La production d’images fortes, de récits d’urgence climatique et d’événements symboliques peut devenir une finalité en elle-même, tandis que les transformations matérielles des systèmes économiques restent limitées. L’auteur pointe ainsi un paradoxe majeur de l’écologie contemporaine. L’augmentation constante des discours sur la transition écologique ne s’accompagne pas toujours de changements équivalents dans les modèles industriels, énergétiques et économiques responsables des émissions de gaz à effet de serre.

Cette réflexion doit être replacée dans l’histoire du mouvement écologiste, dont certaines stratégies se sont historiquement construites autour de la visibilité médiatique. Dès les années 1970, Greenpeace développe une forme d’activisme fondée sur des actions spectaculaires destinées à attirer l’attention sur des enjeux négligés par les pouvoirs publics. En 1971, l’organisation envoie le Phyllis Cormack, un bateau de pêche, vers l’Alaska afin de protester contre les essais nucléaires américains sur l’île d’Amchitka. Quelques années plus tard, ses campagnes contre la chasse commerciale à la baleine contribuent à inscrire la protection des espèces dans l’espace public international. La critique formulée par Sénéchal porte moins sur ces actions elles-mêmes que sur le moment où cette logique de visibilité risque de s’autonomiser et de devenir une fin en soi, au lieu de rester un moyen au service d’une stratégie politique.

Les négociations climatiques internationales illustrent la tension entre reconnaissance politique des enjeux environnementaux et transformations concrètes des modèles économiques. La COP21, organisée à Paris en décembre 2015, aboutit à l’Accord de Paris, adopté par 195 Parties, qui fixe l’objectif de contenir le réchauffement climatique « bien en dessous de 2 °C », si possible à 1,5 °C, par rapport aux niveaux préindustriels. Pourtant, les indicateurs climatiques révèlent la difficulté à traduire ces engagements en transformations structurelles. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les émissions mondiales de CO₂ liées à l’énergie ont atteint un nouveau record en 2025, avec près de 38,4 milliards de tonnes rejetées dans l’atmosphère, malgré le développement des énergies renouvelables et des politiques de décarbonation qui en ont seulement ralenti la progression. Cette situation illustre le décalage analysé par Clément Sénéchal entre la multiplication des discours et des engagements écologiques et la difficulté à transformer les structures économiques responsables des émissions.

La critique de Sénéchal interroge également la place médiatique accordée aux récits de la transition écologique. Soumis à des contraintes d’audience et d’immédiateté, le fonctionnement médiatique favorise souvent les événements fortement visibles (catastrophes climatiques, mobilisations militantes, sommets internationaux) au détriment d’analyses plus complexes. Dans Sur la télévision (1996), Pierre Bourdieu identifie cette tendance du champ médiatique à privilégier les sujets facilement médiatisables, reposant sur l’image ou l’urgence. Les épisodes de canicule ou les incendies de forêt illustrent cette logique : les médias rendent visibles les conséquences immédiates du changement climatique, mais disposent de moins d’espace pour en analyser les causes et les chaînes économiques, énergétiques et industrielles qui les aggravent.

L’analyse développée par Clément Sénéchal s’inscrit ainsi dans une critique plus large des stratégies adoptées par une partie du mouvement écologiste contemporain. Elle ne remet pas en cause la nécessité d’alerter sur la crise climatique ni le rôle historique joué par la médiatisation des enjeux environnementaux, mais interroge les limites d’une action principalement fondée sur la visibilité publique lorsqu’elle ne s’accompagne pas de transformations institutionnelles, économiques et politiques profondes. Face à la multiplication des événements climatiques extrêmes, à la persistance des émissions mondiales et au maintien d’investissements importants dans les énergies fossiles, Sénéchal défend une conception de l’écologie davantage centrée sur les rapports de force, les intérêts économiques et les structures politiques qui conditionnent les trajectoires de transition.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

« Mansplashing » – que dit ce nouveau mot-valise du comportement des hommes dans l’espace public ?

Le « manspreading » désigne l’homme qui s’assoit les jambes grandes ouvertes dans les transports en commun ; le « manslamming » s’applique à celui qui occupe toute la place sur le trottoir et attend que les femmes s’écartent de son chemin pour qu’il puisse passer en toute liberté. Pour comprendre ce qu’est le « mansplashing », regardons vers un autre espace public : la piscine municipale. C’est la sociologue Cornelia Hummel qui théorise, en 2023, ce mot-valise dans son...

Comment expliquer la perte de connaissance face à une œuvre d’art d’une grande intensité ?

Le syndrome de Stendhal se caractérise par une surcharge émotionnelle provoquée par la contemplation d’une œuvre d’art, qu’il s’agisse d’une sculpture, d’une peinture ou d’une œuvre musicale. Son appellation fait référence à l’écrivain français Henri Beyle, ou Stendhal, premier à avoir décrit ce phénomène. Lors de sa visite de la basilique Santa Croce à Florence en 1817, il découvre les fresques de la coupole de la chapelle Niccolini. Dans son récit Rome, Naples et Florence, il évoque cette expérience :...

Comment la République d’Uzupis est-elle devenue un laboratoire culturel ?

Un État sans territoire contesté, sans armée opérationnelle, sans reconnaissance internationale, peut-il exister ? Le 1er avril 1998, les poètes lituaniens Romas Lileikis et Tomas Čepaitis répondent oui en proclamant la République d’Užupis dans un quartier délabré de Vilnius. Ils dotent leur micronation d’une constitution, d’un drapeau, d’une monnaie et d’une armée symbolique d’environ onze hommes. Cette expérience démontre qu’un État peut se fonder non sur la force ou la légitimité juridique, mais sur trois ressources proprement artistiques : l’art...

Le « vintage » est-il une véritable prise de conscience écologique ?

Né à la fin du XXe siècle autour du secteur caritatif et de la culture alternative de la friperie, le marché de la seconde main textile s’est profondément métamorphosé au fil du temps, illustrant ainsi l’illusion verte de la fripe où la seconde main pousse à la surconsommation. Pendant longtemps, acheter des vêtements d’occasion était une pratique ciblée : elle était soit réservée aux ménages modestes par nécessité financière, soit aux « chineurs », des passionnés qui passaient des heures...

Comment le jazz a-t-il servi l’influence géopolitique des États-Unis pendant la Guerre froide ?

En octobre 1960, Louis Armstrong atterrit à Léopoldville (actuelle Kinshasa) sous les applaudissements. Officiellement, le trompettiste américain vient partager le jazz avec le jeune Congo indépendant. Officieusement, Washington poursuit une autre partition de sa politique étrangère. Quelques centaines de kilomètres plus loin, Patrice Lumumba, homme politique congolais et premier ministre tente de préserver l’unité d’un pays plongé dans une crise politique qui attise les convoitises des puissances des deux blocs (capitaliste et communiste) de la guerre froide à cause de...

Comment le détour imaginaire dans One Piece permet-il d’analyser les injustices contemporaines ?

Dans les cortèges de Katmandou, Manille et Rabat, puis à Paris, Lyon et jusqu’au Pérou, la génération Z (née entre 1997 et 2012) brandit depuis l’été 2025 un même étendard. Il s’agit du pavillon noir à tête de mort coiffée d’un chapeau de paille, symbole de l’équipage de Monkey D. Luffy, héros de One Piece, manga d’Eiichiro Oda vendu à plus de 500 millions d’exemplaires dans le monde. Si l’image circule aussi vite, c’est parce qu’elle parvient à décrire les...

Comment le consentement est-il entré dans la définition pénale du viol ?

En 2014, la France ratifie un traité sur la prévention et la lutte contre les violences faites aux femmes, dit la Convention d’Istanbul. Selon l’article 36, les États signataires doivent définir le viol comme tout acte sexuel non consenti. En ratifiant ce texte, la France s’engage à une modification pénale qui intervient une décennie plus tard, lorsque, le 6 novembre 2025, la loi n°2025-1057 est promulguée au Journal officiel. Désormais, « constitue une agression sexuelle tout acte sexuel non consenti...

Qu’est-ce que le drag, qui dérange-t-il, et pourquoi dérange-t-il ?

On croit souvent que le drag est né avec la télévision. Le mot, lui, a plus de cent cinquante ans. Il apparaît dans l’argot des théâtres et des bals masqués au début des années 1870, et désignerait les « grands chiffons », le froissement des longues jupes traînant au sol des comédiens travestis en femmes. L’Oxford English Dictionary date la première apparition écrite au 29 mai 1870, dans une phrase du Reynolds’s Newspaper, « We shall come in drag »,...

Comment le cap de Bonne-Espérance a-t-il scellé le destin du Hollandais volant ?

Entre le XVe et le XVIIe siècle, dans l’élan des grandes traversées maritimes, les eaux s’imposent comme le théâtre des ambitions impériales. Sans être les premiers à prendre la mer, le royaume du Portugal et la Couronne d’Espagne ouvrent la voie à une expansion navale d’une ampleur inédite, disputée ensuite par l’émergence des Provinces-Unies et de l’Angleterre. Des centaines de milliers d’hommes s’y engagent, les uns pour fuir une terre sans avenir, les autres pour s’enrichir. Mais c’est à bord...

La plume de Leïla Slimani transforme la solitude en introspection créative

Leïla Slimani souligne que « l’activité d’écrivain est en opposition avec la vie ». Une besogne solitaire qui exige une concentration exclusive pour son éclosion. L’écriture s’imposerait comme un retrait. La solitude serait motrice, offrant une introspection nécessaire à la création. L’autrice explore sans relâche différents aspects de son existence : ses origines, sa sexualité, son rapport presque toxique à l’écriture. Elle précise : « Pourquoi est-ce que j’écris ? Pourquoi est-ce que j’accepte de me faire dévorer par cette...