Poète et romancière, Mieko Kawakami suscite de plus en plus l’intérêt à l’international pour ses œuvres littéraires. Son écriture atypique, utilisant un dialecte régional japonais et un style particulièrement poétique, explore les dilemmes sociétaux contemporains et la place du corps féminin. Cela en fait une figure féministe dans une société japonaise encore patriarcale.
La littérature japonaise gagne en popularité dans le monde, y compris en France. D’Haruki Murakami à Toshikazu Kawaguchi, les étagères des librairies regorgent d’auteurs du pays du soleil levant, dont beaucoup sont des hommes.
Mieko Kawakami est née le 29 août 1976 à Osaka, au Japon, dans une famille modeste. Avant de se consacrer à l’écriture, elle a exercé différents métiers, comme libraire et chanteuse. Sa carrière d’écrivaine débute en 2006. Son style, poétique, calme et agréable à lire, est rapidement remarqué.
Elle se distingue dans le paysage littéraire japonais par son usage du dialecte d’Osaka, bien que celui-ci ne soit pas compris de tous. Le japonais compte en effet de fortes variations régionales : un programme télévisé diffusant un dialecte du nord du pays est souvent sous-titré, car difficile à comprendre, surtout pour une personne ayant appris le japonais à Tokyo. Malgré cela, elle conserve ce dialecte pour affirmer son identité locale. Cette langue, réputée plus directe, expressive et chaleureuse que le japonais standard, donne à son écriture une voix singulière et une proximité accrue avec ses personnages.
Ce n’est pas seulement son choix d’écriture régionale qui fait d’elle une autrice engagée. Les thèmes sociétaux abordés dans ses romans – féminisme, maternité, sexualité – rompent avec les valeurs conservatrices de la société japonaise.
Le Japon reste en retard concernant les inégalités de genre : sexisme et pression sociale sur les femmes y sont ancrés dans les mœurs et peinent à évoluer. Le cliché de la femme accomplie – en couple avec un homme, mère et femme au foyer – persiste. Une partie de la population féminine japonaise rejette cependant ce modèle et choisit de rester célibataire, ce qui contribue à une forte baisse démographique.
Son œuvre Seins et Œufs illustre le caractère révolutionnaire de Kawakami. Elle y aborde de nombreux thèmes controversés, incitant le lecteur à remettre en question ses propres convictions. Que devient la vie d’une femme après la maternité ? Est-il égoïste d’en vouloir ? Quel est le rapport à la sexualité dans la vie d’une femme ? Pourquoi sont-elles prisonnières d’attentes inatteignables concernant leur corps ?
Le roman suit Natsuko, une jeune femme confrontée à ses contradictions, entre son refus des normes sociales et sa quête d’identité. À travers une prose calme et authentique, fidèle au style littéraire japonais, il aborde de nombreuses questions concernant les hommes et les femmes vivant dans une société patriarcale : les relations mère-fille, la sexualité, la place de la femme, la précarité, la maternité et les privilèges masculins.
« Les hommes sont placés sur un piédestal dès leur naissance, sans même s’en rendre compte. Au moindre besoin, leur mère accourt. On leur apprend que leur sexe les rend supérieurs et que les femmes sont là pour qu’ils en disposent à leur guise. » – Seins et Œufs.
À sa sortie en 2019, le roman rencontre rapidement un large succès et remporte le Prix culturel de l’édition décerné par le Mainichi, malgré les critiques de certaines figures conservatrices. Le gouverneur de Tokyo l’a alors qualifié de « désagréable et intolérable ». Ces critiques ont renforcé son engagement féministe dans une littérature japonaise encore largement masculine.
Selon elle, le changement est en marche. L’autrice s’exprime régulièrement sur l’importance du combat féministe : les droits ne sont pas donnés, ils se conquièrent. Elle déclare :
« La leçon, c’est que les hommes n’abandonneront pas facilement leurs privilèges. On leur a lavé le cerveau : sois fort, ne pleure pas. Mais tout le monde vieillit et comprend ce que signifie être faible. Nous sommes arrivés à un moment où toutes ces vieilles idées doivent être remises en question. »
Au-delà de son écriture poétique et engagée, Mieko Kawakami s’impose sur la scène internationale comme une figure montante du changement. Elle propose une lecture politique et sociale de la condition féminine. À travers son œuvre, elle n’est pas seulement une observatrice sociale : elle porte un regard féministe sur la société japonaise et donne une voix à celles que l’on entend peu.
