LA REVUE DEMOS

Comment la posture belligérante de la Russie influence-t-elle les dynamiques actuelles de coopération militaire entre États européens ?

Le 2 décembre 2025, lors du forum économique Russia Calling Investment à Moscou, le président russe Vladimir Poutine a lancé un avertissement sans équivoque à l’Europe : « Si l’Europe décide de faire la guerre avec la Russie et la déclenche, nous sommes prêts dès maintenant. »

Il a accusé les pays européens de manquer d’un « programme de paix » et de soutenir l’idée d’une « défaite stratégique » de la Russie, des propos interprétés comme une menace explicite envers l’Union européenne et ses États membres.

Ces déclarations ont immédiatement ravivé les craintes de voir la guerre, jusqu’alors focalisée sur l’Ukraine depuis le 24 février 2022, s’étendre en un conflit plus large opposant la Russie à l’Europe : un scénario redouté qui bouleverserait les équilibres géopolitiques du continent. En réaction, plusieurs capitales européennes comme Berlin ou Bruxelles ont relancé le débat sur la nécessité d’une défense collective plus intégrée, voire la création d’une véritable armée européenne capable de répondre à une menace de grande ampleur. L’OTAN a réaffirmé dans les jours suivants qu’elle était « prête à faire tout ce qu’il faut » pour défendre l’Europe en cas d’escalade, signe que l’inquiétude s’étend bien au-delà des institutions de l’UE.

Dans ce contexte, la perspective d’une « European Union Army », longtemps évoquée sans jamais aboutir, gagne en pertinence. L’Union européenne, qui depuis 2022 a entamé un virage défensif stratégique, accélère désormais sa transformation en acteur sécuritaire. La Commission a notamment présenté en mars 2025 la stratégie Readiness 2030, visant à doter l’Europe d’une base industrielle de défense et d’une rapidité de déploiement accrue. L’UE a aussi renforcé son soutien financier aux capacités militaires via le mécanisme SAFE (Security Action for Europe), un fonds de près de 150 milliards d’euros destiné à l’acquisition collective d’armements et au développement conjoint de technologies de défense.

Ce retour au projet d’armée européenne, initié dès les années 1950, se heurte à plusieurs obstacles majeurs. Sur le plan politique, la diversité des intérêts nationaux reste forte. Les États craignent une perte de souveraineté ou d’indépendance stratégique. La création d’une structure militaire européenne impliquerait aussi des investissements économiques massifs. En 2024, les 27 États membres de l’Union européenne ont consacré environ 343 milliards d’euros à la défense, un niveau jamais atteint, en hausse de 19 % par rapport à 2023.

Selon un rapport du European Parliamentary Research Service, l’absence d’« intégration européenne » en matière de défense, c’est-à-dire le maintien d’un modèle où chaque État achète, équipe et structure son armée de façon indépendante, coûterait à l’Union entre 18 et 57 milliards d’euros par an en surcoûts, inefficacités, duplication des commandes et manque d’économies d’échelle. Autrement dit, le coût serait moindre pour les membres de l’Union européenne de soutenir le projet d’une défense commune.

Un autre frein réside dans l’équilibre entre diplomatie, défense et relance économique : pour certains analystes, miser trop rapidement sur l’armée européenne pourrait fragiliser le rôle diplomatique et normatif de l’Union. Selon Delphine Deschaux-Dutard, maître de conférences en science politique, l’Union européenne a longtemps été conçue comme une « puissance civile » fondée sur le droit, la diplomatie et la coopération, et non comme un acteur militaire. Elle met en garde contre un basculement vers le « hard power ». Transformer l’UE en puissance de sécurité risquerait de diluer ce qui faisait sa légitimité normative.

La posture de la Russie crée, paradoxalement, une fenêtre d’opportunité : en montrant sa détermination à répondre militairement à toute attaque, Moscou rend le scénario d’une agression directe plus crédible, ce qui pourrait justifier publiquement et politiquement le passage d’une logique défensive fragmentée à une logique défensive collective. Cela s’explique par la nécessité pour l’Europe de se préparer à un « environnement dégradé » où le risque d’une « guerre ouverte contre le cœur de l’Europe » ne peut plus être exclu.

Stratégiquement, une armée européenne permettrait d’afficher une capacité de dissuasion, de sécuriser les frontières extérieures du continent, de protéger les États vulnérables et de coordonner les défenses face à des menaces voisines.

La menace lancée par la Russie ébranle les certitudes européennes : elle relance l’idée d’une défense commune, d’une armée collective, d’un tournant stratégique décisif pour l’avenir du continent, une réflexion amplifiée depuis la guerre en Ukraine. Mais transformer cette prise de conscience en réalité concrète reste un défi majeur, et c’est précisément cela qui déterminera si l’Europe pourra un jour compter sur une armée européenne forte et crédible, sans négliger son rôle d’abord diplomatique et unificateur entre les États membres.

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