LA REVUE DEMOS

Comment le projet EU Inc. prévoit-il de renforcer la compétitivité des entreprises européennes ?

Le 18 mars 2026, la Commission européenne a dévoilé son projet EU Inc., un nouveau régime juridique voué à faciliter la création et la croissance des entreprises innovantes en Europe. Reposant sur une politique du « digital-only » et inspiré des grandes corporations américaines, EU Inc. répond à un rapport de janvier du Parlement européen réclamant un « ensemble unique de règles applicables dans toute l’UE, permettant aux entreprises de prospérer et de se développer à l’échelle mondiale ». Le projet a été largement adopté à 492 voix contre 144 par les groupes libéraux et centristes Renew et du S&D, malgré les votes défavorables des groupes de gauche.

Cette refonte s’appuie sur les constats établis en 2024 par l’ancien chef du gouvernement italien Mario Draghi dans son rapport sur l’avenir de la compétitivité européenne. Selon ce dernier, la fragmentation du droit des sociétés de l’UE en 27 systèmes nationaux freine l’essor des startups au fort potentiel économique, qui, pour recruter, ouvrir des filiales ou gérer leur actionnariat, composent avec des règles qui diffèrent selon chaque membre et freinent l’expansion transfrontalière.

Une alternative se faisait donc attendre, du fait d’une productivité de l’Union en déclin, à l’heure où la Chine et les États-Unis prennent une avance considérable sur l’Europe. Du fait de la complexité juridique de l’UE, près de 30 % des « licornes » européennes, ces startups valorisées à plus d’un milliard de dollars comme Spotify ou BioNTech, préfèrent quitter l’Europe et miser outre-Atlantique, où le droit est moins rigide et les coûts d’entrée moins élevés, pour investir et lever des fonds.

Pour rattraper ce retard, la Commission désire intégrer, en plus des 27 systèmes nationaux, un « 28e régime » de société européenne unique avec EU Inc. Ce régime, facultatif, permettrait de créer une société sous un droit européen harmonisé, affranchi des barrières structurelles des États membres. Le statut d’EU Inc., entièrement numérique, est attribué avec l’enregistrement en ligne de l’entreprise et jouit d’une forte accessibilité : grâce à une interface européenne unique, la startup peut être enregistrée en moins de 48 heures, sans aucune exigence de capital et pour un coût plafonné à 100 €. Un identifiant unique européen lui est délivré, octroyant à l’entreprise naissante une personnalité juridique reconnue par l’ensemble des États membres.

Par ce nouveau régime, l’objectif de l’Union est clair : retenir ses talents dans ses frontières, tout en attirant les investissements et les travailleurs qualifiés étrangers, avec un coût d’entrée sur le marché européen réduit. Par cet effet d’attractivité, la Commission espère aussi voir émerger de nombreux pôles européens d’excellence. D’autant plus qu’il est envisagé de rendre possible la conversion en EU Inc. d’entreprises existantes, voire le développement de filiales sous ce statut, un argument non négligeable pour les entreprises en expansion. Cette flexibilité d’EU Inc. s’appuierait sur l’article 114 du Traité sur le fonctionnement de l’UE, permettant à celle-ci d’adopter des mesures de rapprochement des législations nationales pour garantir le fonctionnement du marché intérieur.

Toutefois, si cette philosophie du « tout numérique » permet une standardisation des opérations ainsi qu’une économie d’argent juridique, elle n’exclut aucunement le contrôle des opérations financières. Le statut EU Inc. exige un suivi et un traitement des opérations par des systèmes informatisés, pour éviter tout dévoiement du régime au profit de sociétés fictives ou de blanchiment.

Disposer du statut EU Inc. n’en revient pas à disposer d’une autonomie complète, puisque le droit interne de chaque État membre devrait continuer de valoir pour toute dimension non prévue par le règlement, ce qui se révèle crucial compte tenu des critiques reçues par le projet concernant de possibles atteintes aux droits des travailleurs.

La CES (Confédération des Syndicats Européens) alerte en effet sur un régime qui favoriserait le dumping social, c’est-à-dire contourner les obligations légales en s’enregistrant dans des États aux normes sociales moins strictes, afin d’en tirer des avantages économiques. Des alertes syndicales renforcées par les réserves de la gauche européenne, craignant la concurrence déloyale dont pourraient profiter les entreprises en faisant fi des protections minimales exigées pour les travailleurs. En ouvrant à ces derniers l’achat d’actions, certains observateurs s’inquiètent aussi d’une possibilité de voir les salaires complètement remplacés par cette option, ce qui serait une grave atteinte à la stabilité du niveau de vie des employés. Avec un tel champ des possibles, difficile de ne pas imaginer que certaines entreprises chercheront à profiter des acquis sociaux les plus précaires.

Pour évaluer les risques ainsi que les limites du digital et d’une adaptation du modèle américain, Bruxelles prévoit d’expérimenter EU Inc. en Estonie, où le programme eResidency permet depuis plusieurs années d’obtenir une identité numérique estonienne et d’ainsi administrer sa société entièrement en ligne sans jamais poser le pied dans l’UE, offrant ainsi à l’Estonie la plus forte densité de start-up d’Europe. Au-delà de ces essais, un accord final sur EU Inc. est attendu fin 2026, après remaniement du texte par le Parlement et le Conseil européen.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Comment l’Espagne est-elle devenue la principale voix dissidente de la diplomatie atlantiste ?

L’intervention conjointe des États-Unis et d’Israël en Iran au début de l’année 2026 a provoqué de vives réactions aux quatre coins du monde. Outre les condamnations des Nations unies, l’opération a fait couler beaucoup d’encre en Europe. Dans ce vacarme politique s’est démarquée l’Espagne, qui s’est rapidement opposée à Washington, prenant à contre-courant plusieurs décennies de diplomatie atlantiste. Quelques jours après l’intervention, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez condamnait cette guerre, avant de refuser explicitement la demande américaine d’accéder aux...

Contestation en Albanie : rupture avec les États-Unis et rapprochement avec l’Union européenne ?

Depuis fin mai 2026, la jeunesse albanaise scande dans les rues que « L’Albanie n’est pas à vendre ». Le 4 juillet était le 35ᵉ jour consécutif de manifestation et a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale, un record pour la mobilisation citoyenne. Derrière ce soulèvement se dessine un enjeu plus profond, celui d’un pays tiraillé entre son aspiration à rejoindre l’Union européenne et des liens étroits et historiques avec les États-Unis de...

L’accord commercial entre l’Union européenne et l’Australie relance-t-il les controverses suscitées par l’accord avec le Mercosur ?

L’Union européenne et l’Australie ont annoncé, le 24 mars 2026, la conclusion des négociations de leur accord de libre-échange, après plus de huit ans de discussions. Cette annonce intervient entre la signature de l’accord Mercosur, le 17 janvier 2026, et son application provisoire, le 1er mai 2026. Cet accord présente plusieurs similitudes avec celui du Mercosur, notamment par l’ouverture du marché européen à certains produits agricoles sensibles : viande bovine, ovine et caprine, produits laitiers, céréales, sucre, fruits et légumes,...

G7 : bras de fer sur la souveraineté numérique entre l’Europe et les Etats-Unis ?

Les dirigeants du G7 affichent un même objectif : renforcer la sécurité économique des démocraties face à la montée en puissance de la Chine et aux risques liés à l’intelligence artificielle. À l’occasion de sa présidence du G7 en mai 2026, la France a placé les enjeux numériques au cœur de son agenda en articulant son action autour de quatre priorités majeures. L’objectif est de promouvoir un écosystème numérique à la fois sûr, innovant et responsable, fondé sur le renforcement...

Comment le projet IMEC cherche t-il à s’imposer comme une alternative aux Nouvelles Routes de la Soie chinoise ?

L’officialisation du corridor IMEC (India-Middle East-Europe Corridor) en septembre 2023 en marge du G20 à New Delhi se destinait à révolutionner les échanges mondiaux. Conçu comme un vaste axe commercial reliant l’Inde à l’Europe, en passant par l’Arabie saoudite, Israël, la France ou encore la Grèce, ce projet vise à faciliter le transport de marchandises, l’acheminement d’énergie et le renforcement de la connectivité numérique entre les trois régions. Derrière de grandes ambitions économiques se dessine un objectif politique : offrir...

L’accord commercial avec l’Australie fragilise-t-il le secteur agricole européen ?

Le 24 mars 2026, l’Union européenne a conclu, après près d’une décennie de négociations, un nouvel accord commercial d’ampleur avec l’Australie. Après le Mercosur ou l’accord avec l’Inde fin janvier 2026, l’Australie rejoint désormais les nouveaux partenaires commerciaux de l’UE. À cet égard, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, déclarait qu’en seulement quelques mois, l’UE avait « ajouté près de 2 milliards de personnes à son réseau de libre-échange, avec des accords couvrant trois continents ». Face...

Quand les objets de collection deviennent des marqueurs d’identité

Le 24 avril 2024, Lisa, membre du groupe de K-pop Blackpink, publie une story Instagram dans laquelle elle serre contre elle une peluche Labubu, tandis qu’une breloque identique est accrochée à son sac. En un an, les ventes de la gamme « The Monsters », la série de figurines créée par l’artiste hongkongais Kasing Lung dont Labubu est le personnage principal, augmente de 365,7 %, selon le rapport annuel de Pop Mart, l’entreprise chinoise qui commercialise ces figurines. Pourtant, le...

Comment la littérature post-coloniale a-t-elle repris  sa culture en main?

En 1986, l’écrivain nigérien Wole Soyinka en 1986 reçoit le Prix Nobel de littérature, devenant ainsi le premier auteur africain à se voir décerner ce prix. Depuis, six autres auteurs issus d’anciennes colonies ont reçu ce prix révélant ainsi l’héritage ambivalent de la colonisation. Cette production littéraire constitue une réponse à la colonisation comme en atteste l’essai de Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire writes back.  Selon Yves Clavaron: “Les littératures postcoloniales correspondent certes à la production...

Pourquoi l’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan s’inscrit-elle dans une bataille culturelle ?

Alors que le cinéma d’auteur américain s’empare à nouveau des grands récits fondateurs de la Méditerranée antique, l’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan déchaîne des passions dont les enjeux dépassent de loin le cadre feutré de la critique cinématographique. Entre accusations d’opportunisme politique de la part de la droite identitaire sur les réseaux sociaux et débats passionnés sur la fidélité au texte d’Homère, la réception du film démontre à quel point la réappropriation des mythes classiques est devenue l’un des...

Comment Hilma af Klint utilise-t-elle l’abstraction pour représenter le monde spirituel ?

Au début du XXe siècle, à Stockholm et partout en Europe, apparaît une forme de paradoxe : d’un côté, un essor important des découvertes scientifiques et des inventions techniques ; de l’autre, un intérêt croissant pour le spiritisme. Ces deux phénomènes participent pourtant à une transformation similaire de la perception du monde : les découvertes scientifiques révèlent des réalités jusque-là invisibles, tandis que le spiritisme cherche à explorer une dimension qui dépasse le monde matériel. C’est dans ce contexte qu’Hilma...