LA REVUE DEMOS

Comment les mouvements de protestation en Serbie illustrent-ils les tensions entre société et pouvoir autoritaire en Europe de l’Est ?

En Serbie, un mouvement de protestation inédit secoue le régime du président Aleksandar Vučić depuis le 1ᵉʳ novembre 2024, après l’effondrement meurtrier du toit de la gare de Novi Sad, attribué à des travaux de rénovation entachés de corruption. Mené par des étudiants, mais soutenu par une société civile hétérogène, ce mouvement démocratique dénonce la corruption au sein des institutions et réclame le respect de l’État de droit. Le 15 mars 2025, près de 375 000 personnes ont manifesté à Belgrade, un record dans l’histoire du pays. Malgré la démission du Premier ministre en janvier, le nouveau gouvernement reste étroitement contrôlé par le président, et les manifestations se poursuivent. Au grand regret des manifestants, l’Union européenne demeure relativement silencieuse à ce sujet.

L’effondrement du toit de la gare de Novi Sad, rénovée sans appel d’offres public, a causé la mort de 16 personnes. Un ingénieur chargé du chantier, devenu lanceur d’alerte, affirme que les prix des contrats étaient gonflés de 50 à 200 % par rapport au marché. Énième exemple d’un système décrit comme opaque et clientéliste par ses critiques, cette tragédie a cristallisé la colère de la population.

Ce mouvement apolitique, bien que principalement mené par des étudiants, a su élargir sa base en touchant notamment les campagnes, malgré le verrouillage médiatique. Agriculteurs, enseignants, retraités ou syndicats s’y sont agrégés. Dans une société traversée à la fois par des courants pro-UE et pro-russes, les étudiants jouent la carte patriotique pour maintenir l’unité. Sans exiger explicitement la démission du président, ils réclament plus de transparence et de réformes démocratiques : publication complète des documents liés aux travaux de la gare de Novi Sad, abandon des poursuites contre les manifestants, augmentation de 20 % du budget dédié aux universités publiques…

Cette prudence leur permet de garder leurs distances avec une opposition discréditée et d’éviter d’offrir à Vučić un prétexte pour organiser des élections anticipées qu’il pourrait remporter grâce à son contrôle des institutions et des médias.

Au pouvoir depuis 2012, le président accuse les protestataires d’être manipulés par l’étranger. Tandis que des activistes sont arrêtés et que les médias critiques sont muselés, les soutiens des pays européens aux manifestants se font rares. Entre la France qui vend des Rafale à la Serbie et l’Allemagne qui convoite son lithium, leur silence n’est pas désintéressé.

Selon le chercheur Florent Marciacq, Bruxelles mise sur la “stabilocratie” : tolérer des régimes autoritaires au nom de la stabilité régionale. Mais cette stratégie, centrée sur la classe dirigeante, fragilise le soutien populaire au projet européen. En Serbie, les jeunes mobilisés pour la démocratie se sentent trahis par l’Union. Ils ont la sensation que celle-ci privilégie des intérêts économiques au détriment d’un soutien clair à leurs aspirations démocratiques.

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