L’intervention conjointe des États-Unis et d’Israël en Iran au début de l’année 2026 a provoqué de vives réactions aux quatre coins du monde. Outre les condamnations des Nations unies, l’opération a fait couler beaucoup d’encre en Europe. Dans ce vacarme politique s’est démarquée l’Espagne, qui s’est rapidement opposée à Washington, prenant à contre-courant plusieurs décennies de diplomatie atlantiste. Quelques jours après l’intervention, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez condamnait cette guerre, avant de refuser explicitement la demande américaine d’accéder aux deux bases militaires de Rota et Morón, au sud du pays.
En s’opposant frontalement au couple américano-israélien, Pedro Sánchez n’a fait que poursuivre une politique entamée depuis le début de la guerre à Gaza. Madrid a par ailleurs multiplié les décisions symboliques, reconnaissant l’État de Palestine en mai 2024 et retirant définitivement son ambassade de Tel-Aviv au début du mois de mars 2026.
La diplomatie anti-atlantiste menée par l’Espagne a fait ressurgir plusieurs enjeux, parmi lesquels le poids de l’histoire en politique étrangère. Comme le rappelle l’historien Benoît Pellistrandi, l’Espagne a payé « l’aventurisme au Moyen-Orient », en référence aux attentats de Madrid de 2004 orchestrés par Al-Qaïda en représailles à la participation du pays à la guerre en Irak. À l’époque, près de 64 % des Espagnols estimaient que les attaques n’auraient pas eu lieu si l’Espagne n’avait pas soutenu les États-Unis dans cette guerre. En actant sa condamnation à une nouvelle guerre occidentale au Proche-Orient, Pedro Sánchez a tenu à se placer directement dans une tradition diplomatique au cœur de l’identité démocratique du pays.
De nombreux analystes questionnent les dessous de cette décision, qui serait le fruit d’un opportunisme politique. Pour Paco Camas Garcia, de la société d’enquête publique IPSOS, Sánchez « utilise la politique étrangère pour reprendre l’initiative politique chez lui ». À un an des élections, le Parti socialiste de Pedro Sánchez est en nette baisse dans les sondages. Ajoutés à cela les multiples scandales de corruption, le Premier ministre espagnol pourrait bien chercher une porte de sortie. En 2003, la politique anti-interventionniste en Irak avait déjà permis à son parti de gagner les urnes face aux conservateurs, portant le fardeau d’avoir envoyé les soldats espagnols aux côtés de la coalition. Plus encore, Donald Trump ne semble pas bénéficier d’une popularité grandissante dans le pays, sa politique étant soutenue par moins de 20 % de la population.
Outre la portée nationale de la décision, Madrid a fait ressurgir la question de l’avenir de l’autonomie stratégique européenne, concept formulé dans les années 2010 visant entre autres à défaire l’Europe du parapluie défensif de l’OTAN, référence au rôle actif joué par Washington en Europe pendant la guerre froide. L’Espagne a dû faire face à une certaine solitude sur une question iranienne qui divise les États membres, bloqués entre l’appel à l’accalmie et le besoin vital de rouvrir le détroit d’Ormuz. Dès le début de l’intervention, Paris, Londres et Berlin se sont dits prêts à des actions défensives pour venir à bout des capacités militaires de Téhéran.
Plus largement, la politique espagnole vis-à-vis des États-Unis se démarque de celle de ses voisins par sa constance. Les derniers mois ont été marqués par l’ambiguïté de bon nombre de dirigeants européens, oscillant entre flatterie à l’égard du dirigeant américain et lignes rouges à ne pas dépasser. Le cas iranien semble révélateur de cette réalité. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a initialement suivi l’Espagne en refusant d’autoriser les forces américaines à utiliser leurs bases militaires, avant de subitement faire marche arrière à la suite de la riposte iranienne. À Berlin, le chancelier allemand Friedrich Merz a pris le chemin inverse, soutenant initialement l’opération avant de tenir un discours pacifiste devant le Parlement allemand, appelant à mettre fin le plus vite possible au conflit. La politique espagnole a tout de même trouvé de l’écho chez certains voisins, avec comme conséquence directe l’affaissement d’une partie du soutien de Trump en Europe. La présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, jusqu’alors très proche du dirigeant américain, semble de plus en plus conquise par la voix madrilène. Tout comme son homologue espagnol, la cheffe du gouvernement italien a pris ses distances avec l’État hébreu en annonçant le 14 avril 2026 la suspension de toute coopération militaire avec Tel-Aviv, faisant suite aux tirs israéliens sur des casques bleus italiens au Liban. Ces divergences de position semblent néanmoins sonner le glas d’une véritable diplomatie européenne au Moyen-Orient, alors qu’Emmanuel Macron a été le seul dirigeant européen à assister, en qualité d’observateur, à la signature du cessez-le-feu conclu entre l’Iran et les États-Unis en juin 2026.
L’exemple de l’Espagne, s’érigeant de plus en plus comme la principale voie dissidente de la diplomatie atlantiste, recouvre en réalité des enjeux bien plus profonds. Plus encore, l’idée d’une « réponse européenne » au singulier face aux divers bouleversements géopolitiques demeure largement illusoire. Le cas iranien ne saurait toutefois résumer à lui seul la portée de la diplomatie européenne, là où le dossier ukrainien a, au contraire, révélé une Union européenne bien plus consensuelle.
