LA REVUE DEMOS

Comment l’UE change-t-elle ses positions envers Shein, Temu et les autres grandes entreprises en ligne ?

L’attitude de l’Union européenne (UE) vis-à-vis de SHEIN, Temu et d’autres grandes plateformes de e-commerce comme Amazon, Wish ou AliExpress a changé de façon marquée ces derniers mois. Depuis 2024-2025, Bruxelles adopte une posture beaucoup plus offensive, non seulement pour protéger les consommateurs, mais pour défendre la sécurité et assurer le respect des normes de concurrence européennes.

Récemment, l’UE a renforcé sa stratégie de régulation de façon particulièrement intense envers les plateformes comme Shein ou Temu, après la découverte, en 2025, de ventes de poupées sexuelles à connotation pédopornographique et d’armes prohibées (machettes, poings américains, etc.) sur leurs marketplaces. Face à ces révélations, les autorités, notamment françaises via la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) et les magistrats, ont ouvert des procédures judiciaires et une demande de suspension de Shein a été engagée. Ce scandale a marqué le passage de l’alerte à l’action : le 20 novembre 2025, le Parlement européen a adopté une résolution exigeant que les plateformes coupables de « violations graves, répétées ou systémiques » du droit soient fermées temporairement en attendant régularisation, et que le retrait du contenu illicite ne soit plus un simple geste de bonne volonté. Le message est clair : héberger des vendeurs tiers ne constitue plus un bouclier juridique.

L’UE applique désormais le Digital Services Act (DSA) aux géants de l’e-commerce. Le DSA impose un ensemble de règles pour responsabiliser les plateformes numériques et lutter contre la diffusion de contenus illicites ou préjudiciables ou de produits illégaux. En avril 2024, SHEIN a été classée « Very Large Online Platform » (VLOP), ce qui l’oblige à respecter des exigences strictes de surveillance, de transparence et de retrait des contenus illégaux ou dangereux. Cela implique un devoir de vigilance, pour SHEIN comme pour Temu, vis-à-vis des marchandises vendues, des vendeurs tiers hébergés sur la plateforme, des publicités ou encore des pratiques de vente agressives ou trompeuses.

Face à l’afflux massif de colis « low-cost » en provenance de Chine (près de 4,6 milliards de petits colis importés en 2024, 91 % d’entre eux venant de Chine), l’UE a décidé d’agir. La Commission a proposé d’abolir l’exonération douanière pour les envois de biens de moins de 150 €, un mécanisme longtemps accusé de donner un avantage déloyal aux plateformes comme SHEIN ou Temu. Concrètement, les ministres des Finances des pays membres de l’UE ont convenu fin 2025 d’avancer la date d’entrée en vigueur des nouvelles mesures : dès 2026, les colis « low-cost » feront l’objet de droits de douane ou de frais de traitement.

Après des révélations en France (ventes de jouets dangereux, de poupées sexuelles à connotation pédophile ou même d’armes), le Parlement européen et des gouvernements nationaux réclament des sanctions plus fermes. Lors du débat parlementaire fin novembre 2025, les eurodéputés ont appelé la Commission et les États membres à ne plus considérer la suspension d’une plateforme comme une mesure exceptionnelle, mais comme une option standard en cas de « violations graves, répétées ou systémiques ».

Sur le plan national, certains États vont plus loin. Le Sénat français a ainsi adopté en 2025 un projet de loi ciblant les géants du e-commerce comme SHEIN et Temu. Cette loi prévoit un éco-score pour évaluer l’impact environnemental des articles, des taxes par article (jusqu’à 5 €, et 10 € en 2030), l’interdiction de la publicité pour les plateformes concernées, et des sanctions contre les influenceurs qui inciteraient à acheter ces produits. Cependant, les associations de protection de l’environnement et de défense des droits des consommateurs jugent l’arsenal insuffisant : elles dénoncent un texte affaibli, épargnant les grandes marques européennes, et davantage motivé par le protectionnisme que par des préoccupations écologiques ou sociales réelles.

Ce changement s’explique par le constat d’un déséquilibre : ces plateformes bénéficiaient jusqu’ici d’avantages via des coûts d’entrée très bas, alimentés par des biens importés à bas coût, souvent non conformes aux normes européennes de sécurité ou d’environnement et constitutifs d’une concurrence déloyale au détriment des entreprises européennes respectant la réglementation. La réponse de l’UE consiste en un renforcement combiné des normes juridiques, des contrôles douaniers accrus, de la coordination entre autorités nationales et l’UE, et en l’adoption de sanctions allant jusqu’à la suspension des plateformes en cas de non-conformité persistante.

L’UE tente aussi de limiter l’impact environnemental et sociétal de ce modèle. Celui-ci, basé sur les achats « low-cost », est hautement polluant, en raison de l’utilisation de textile jetable et de contrefaçons difficiles à recycler. Ces limitations européennes visent à restaurer une « souveraineté économique et réglementaire » face à des plateformes extra-européennes. Le projet d’un « handling fee » pour couvrir le coût de la supervision, les contrôles renforcés, la fin d’exonération douanière, et les obligations de conformité créent ensemble un cadre beaucoup moins favorable aux modèles de commerce ultra-rapide et ultra-bon marché.

Ce virage de l’UE révèle une volonté claire : réformer le e-commerce en Europe, pas seulement en tant que marché de consommation, mais comme espace régi par des normes environnementales, sociales et de sécurité. Les plateformes comme SHEIN et Temu ne peuvent plus compter sur l’exploitation de failles réglementaires ou douanières : elles sont désormais contraintes de respecter les standards européens, au risque de graves sanctions, voire un bannissement.

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