Depuis fin mai 2026, la jeunesse albanaise scande dans les rues que « L’Albanie n’est pas à vendre ». Le 4 juillet était le 35ᵉ jour consécutif de manifestation et a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale, un record pour la mobilisation citoyenne. Derrière ce soulèvement se dessine un enjeu plus profond, celui d’un pays tiraillé entre son aspiration à rejoindre l’Union européenne et des liens étroits et historiques avec les États-Unis de Donald Trump.
Le mouvement émerge à la suite de l’annonce d’un complexe immobilier mené par la fille de Donald Trump, Ivanka Trump, et son mari Jared Kushner, sur l’île de Sazan et dans la lagune de Zvërnec. Un projet ambitieux, dont le coût s’élève à plus de 4,6 milliards de dollars, comprenant 10 000 chambres d’hôtel et des centaines de villas. L’île abrite l’une des dernières zones humides d’Europe, un refuge pour de nombreuses espèces migratrices, où l’on trouve une grande population de flamants roses, devenus le symbole de la mobilisation.
Sans leader identifié, sans attachement partisan, sans structuration politique, le mouvement rassemble étudiants, familles, avocats, commerçants et la diaspora albanaise venue de toute l’Europe.
Cette mobilisation, née d’une protestation écologique, cristallise une colère plus profonde : corruption, inégalités économiques, manque de représentativité démocratique, dépendance aux puissances étrangères. La cause environnementale n’est que le catalyseur. La population se sent dépossédée de ses biens publics et revendique la démission de son Premier ministre Edi Rama, figure politique contestée dans le pays. À la tête du pays depuis 2013, il est régulièrement accusé de concentrer le pouvoir entre ses mains et de manquer de transparence. La jeunesse lui reproche ses liens avec les milliardaires étatsuniens, incarnés par le couple Kushner-Trump.
Cette relation est pourtant ancrée historiquement. Le président des États-Unis, Woodrow Wilson, a soutenu un État indépendant albanais lors de la Conférence de la paix à Paris en 1919. Durant la dictature communiste, la population albanaise a nourri une envie de liberté symbolisée par les États-Unis. En 2009, le pays adhère à l’OTAN, alliance politico-militaire transatlantique où les États-Unis constituent une puissance prépondérante. Dans la continuité de cette position pro-étasunienne, le couple Trump-Kushner a bénéficié d’un traitement de faveur : allègement procédural et accueil officiel du Premier ministre.
L’opacité entourant le complexe hôtelier du couple Trump-Kushner s’inscrit dans ce que les opposants décrivent comme un manque structurel de transparence, marque d’un exercice du pouvoir coutumier par une classe politique installée depuis des décennies, mais qui semble aujourd’hui arriver à bout de souffle. Les récentes réformes allégeant les normes de construction sur les aires protégées visent à favoriser les « investisseurs stratégiques », statut juridique employé pour des acteurs étrangers sélectionnés par l’État. À ce titre, ils ont bénéficié de procédures administratives accélérées. Une amertume d’autant plus vive que le pays garde en mémoire des événements d’influence similaires, comme la destruction du théâtre historique de Tirana en 2020, terrain revendu ensuite à un promoteur immobilier.
Longtemps soutenue par l’Union européenne pour avoir conduit les réformes nécessaires à son processus d’adhésion, Tirana retient l’attention de Bruxelles pour sa gestion de la mobilisation et son soutien au projet des Trump-Kushner.
La députée européenne néerlandaise Tineke Strik, en charge de la commission d’enquête du Parlement européen sur les pays des Balkans, a jugé que les dirigeants albanais « jouent avec le feu » vis-à-vis du projet immobilier. D’après le porte-parole de la Commission européenne, l’Albanie compromet son adhésion à l’Union européenne en ne respectant pas toutes les normes environnementales européennes en vigueur. En l’occurrence, il fait mention des critères du chapitre 27 du processus d’adhésion relatif aux normes environnementales. Le pays de 2,8 millions d’habitants a déposé sa candidature à l’Union européenne en 2009 et obtenu le statut de candidat en 2014. Aujourd’hui, la totalité des chapitres du processus d’adhésion est ouverte, une avancée saluée par le Parlement européen en février 2026. Le pays figure parmi les plus avancés, après le Monténégro, pour une adhésion à l’horizon 2030.
Un récent sondage révèle que 92 % des Albanais souhaitent rejoindre l’UE. Un sentiment partagé par la jeunesse, qui se sent profondément européenne. Pourtant, les récents événements pourraient à terme fragiliser ce processus. Face aux contestations de la rue, Rama n’affiche pas l’envie de quitter le pouvoir et ne cède pas. « Il n’y a aucune chance pour que cet investissement s’arrête tant que je serai là », a-t-il récemment déclaré, une position qui ne fait qu’amplifier la colère de la population. Si des changements politiques devaient découler de cette mobilisation, ils resteraient minimes, aucune structure partisane n’ayant encore émergé selon les experts Gresa Hasa et Florent Marciacq.
En soutenant le complexe touristique, le Premier ministre prend le risque de compromettre les négociations d’adhésion à l’Union européenne, tout en s’exposant à une mobilisation populaire toujours plus large.
