LA REVUE DEMOS

La France peut-elle encore jouer son rôle de leader au sein de l’Union européenne malgré une crédibilité politique en déclin ? 

La France a traditionnellement été considérée comme l’un des piliers de l’Union européenne, aux côtés de l’Allemagne, incarnant à la fois le moteur politique, économique et diplomatique du projet européen. Or, depuis plusieurs mois, ce pilier montre des signes de fragilité : entre déficit public élevé, instabilité politique interne et recul de sa présence institutionnelle à Bruxelles, la France ne parvient plus toujours à peser efficacement sur les orientations de l’UE.

La succession rapide de premiers ministres en 2024-2025 illustre ce phénomène : quatre premiers ministres en une seule année, puis Sébastien Lecornu, nommé le 9 septembre 2025, démissionnaire après seulement 27 jours avant d’être réinstitué. Ces changements fréquents créent une perception d’instabilité qui affaiblit la confiance de ses partenaires européens⁴. Selon Patrick Lagadec, chaque crise ou recul renforce l’impression d’un affaiblissement progressif, comme si l’un des fondements sur lesquels repose l’édifice européen commençait à se fissurer. L’auteur décrit la crise comme un état qui « met les grands systèmes en limite de rupture » et évoque la « désagrégation » possible des organisations et dispositifs face à des crises longues ou répétées. La France affiche toujours une ambition européenne élevée, mais plusieurs signaux récents montrent que sa crédibilité politique au sein de l’Union européenne s’érode. Le gouvernement d’Emmanuel Macron avance pourtant des dossiers stratégiques : défense européenne, budget commun, souveraineté, mais ses capacités d’influence sont mises à mal par ses faiblesses internes et sa perte de marge de manœuvre à Bruxelles.

Au premier rang, la question budgétaire affaiblit Paris. En 2024, la France a présenté un déficit public de 5,8 % du PIB, soit environ 168,6 milliards d’euros, quand d’autres États de l’Union européenne comme le Portugal ont réussi à annuler leur déficit cette année. En octobre 2025, les agences de notation ont dégradé la note française à A+, sur fond de scepticisme quant à la capacité de l’État à ramener le déficit à 4,7 % en 2026. Ce niveau élevé limite les leviers dont la France dispose dans les négociations européennes : un pays endetté et fragilisé pèse moins sur les décisions communes.

Sur le plan institutionnel, Paris se trouve confronté à des pertes de terrain à Bruxelles. Après la démission de Thierry Breton, commissaire français, le pays est resté sans représentant européen pendant plusieurs semaines fin 2024, une situation inédite qui a symboliquement réduit sa capacité d’influence directe dans l’exécutif communautaire. Déjà en 2016, un rapport parlementaire pointait un recul des cadres français dans les institutions européennes, une langue française moins présente et un sentiment croissant d’« écart » entre la France et ses partenaires européens. Autrement dit, « qui fait quoi » : la France propose, mais elle subit les effets de son affaiblissement.

Sur les grands dossiers européens, la France peine aussi à imposer son agenda. Lors de la présidence française du Conseil de l’UE en 2022, le bilan a été jugé décevant par plusieurs ONG et observateurs : si l’engagement était affirmé, le compromis s’est souvent fait à partir des intérêts français plus que du projet collectif, sur l’agriculture comme sur le nucléaire. Sur le terrain diplomatique, l’analyste Joseph Black relève cette phrase du discours du président Emmanuel Macron sur la crédibilité européenne : « l’Occident risque de perdre sa crédibilité sur l’Ukraine et Gaza », ce qui révèle que l’UE ne peut plus s’appuyer sur un porteur français solide. Cela pose la question du « comment et pourquoi ». La France entend porter des projets majeurs, mais ses partenaires perçoivent un décalage entre ses ambitions et sa capacité d’action. Ce décalage s’explique par ses fragilités économiques, ses divisions politiques internes et sa visibilité institutionnelle réduite.

Un autre facteur est la montée de nouveaux acteurs européens et la dilution de l’influence française dans un contexte plus polycentrique. Historiquement, la relation franco-allemande incarnait un couple moteur de l’intégration. Mais depuis plusieurs crises majeures, cette dynamique s’essouffle et la France ne parvient pas toujours à collaborer avec Berlin de façon fluide. Paris conserve des atouts comme son armée nucléaire, sa diplomatie globale, son poids agricole et culturel, mais l’écart entre ses ambitions et la réalité européenne s’accroît. Comme l’écrit le think tank ECFR, la France est « un leader sans suiveurs ».

La crise de crédibilité ne vient pas uniquement de l’extérieur : politiquement, au niveau national, l’instabilité, les manifestations contre les réformes économiques et sociales ainsi que la montée des contestations affaiblissent l’image de la France comme nation capable d’impulser un leadership européen. Un État en tension interne, qui se débat dans ses propres réformes, est difficilement perçu comme le fer de lance d’un bloc uni. Le « quoi » est clair : le leadership français vacille. Son « comment » se traduit par les déficits publics, la perte d’influence institutionnelle et les difficultés de la diplomatie européenne. Le « pourquoi » s’explique par des fragilités multiples, qu’elles soient structurelles, politiques ou géopolitiques.

Pour la France, réaffirmer sa crédibilité passe par des mesures précises : stabiliser les finances publiques, renforcer sa présence dans les institutions européennes, articuler ses propositions nationales avec une stratégie européenne commune. Sans cela, le risque est que Paris soit relégué au rang de participant parmi d’autres, et non plus de leader incontournable de l’Union européenne.

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