LA REVUE DEMOS

La place du christianisme en Europe évolue-t-elle vers une disparition progressive  ?

L’Europe est née de la foi chrétienne ; c’est elle qui a formé ses nations, inspiré ses lois et façonné ses mœurs », a écrit le pape Léon XIII dans l’encyclique Immortale Dei, le 1er novembre 1885. L’Europe de tradition chrétienne du passé reste-t-elle celle du présent ? Face à la montée de l’athéisme, l’Europe peut-elle encore se définir par son héritage chrétien, ou ce passé demeure-t-il suffisamment ancré pour influencer des débats toujours sensibles ?

Les chiffres actuels suggèrent un recul inexorable. Selon le Pew Research Center, la proportion de chrétiens en Europe est passée d’environ 74 % en 2010 à 67 % en 2020, soit près de 60 millions de fidèles en moins en une décennie. En France, l’INSEE indique qu’en 2019-2020, 51 % des 18-59 ans se déclaraient sans religion, contre 38 % catholiques. En Allemagne, les Églises catholique et protestante ont perdu plus d’un million de fidèles par an entre 2021 et 2023, faisant basculer le pays vers une majorité relative de personnes sans affiliation religieuse. Dans les pays nordiques, la pratique dominicale est souvent inférieure à 5 %, renforçant l’idée d’une marginalisation durable du christianisme.

Ces données globales occultent cependant un mouvement inverse, plus discret mais structurant. En France, les baptêmes d’adultes progressent : plus de 10 000 adultes ont été baptisés à Pâques 2024 selon la Conférence des évêques de France, soit une hausse d’environ 30 % en deux ans. En Angleterre et au pays de Galles, l’Église catholique observe depuis 2018 une augmentation régulière des conversions d’adultes, phénomène également constaté en Espagne et en Italie. En Pologne, malgré un recul chez les jeunes urbains, plus de 90 % des enfants restent baptisés et la pratique dominicale se maintient autour de 30 %, un niveau sans équivalent en Europe occidentale. À l’échelle de l’Union européenne, le christianisme reste de loin la première religion, concernant encore environ deux tiers de la population.

Cette recomposition se manifeste surtout par un retour visible des acteurs chrétiens dans les débats publics. En France, l’examen de la loi sur l’aide à mourir en est l’illustration récente. Fin janvier 2026, le Sénat a rejeté un article central du texte, qui instaurait un droit explicite à l’aide active à mourir, incluant le suicide assisté ou l’euthanasie. L’article a été repoussé par une large majorité, vidant le projet de sa portée initiale, alors qu’il avait été adopté en première lecture par l’Assemblée nationale en 2025. Plusieurs sénateurs ont invoqué une « rupture anthropologique » et le refus de transformer la mort en prestation médicale.

Ce rejet ne s’est pas produit en vase clos. En amont du vote, les évêques de France ont multiplié les prises de position publiques. Dans des lettres adressées aux parlementaires et rendues publiques à l’automne 2025, ils ont appelé à « ne pas instituer un droit à donner la mort », plaidant pour un investissement massif dans les soins palliatifs. Des associations d’inspiration chrétienne, comme Alliance Vita, la Fondation Jérôme-Lejeune ou la Confédération nationale des associations familiales catholiques, ont organisé des campagnes d’information, des auditions et des mobilisations citoyennes. Ces acteurs ont aussi trouvé un relais dans la rue : les Marches pour la vie ont rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes à Paris en 2024 et 2025, faisant de la défense de la vie un thème durable du débat public.

Le Sénat a parallèlement adopté à une très large majorité un texte distinct visant à renforcer l’accès aux soins palliatifs sur l’ensemble du territoire, choix interprété par ses promoteurs comme une alternative éthique à l’aide active à mourir. Cette orientation rejoint directement la doctrine sociale chrétienne, qui place la dignité de la personne et l’accompagnement des plus vulnérables au cœur de l’action publique. Des arguments similaires sont mobilisés dans d’autres pays européens : en Italie, le durcissement de la législation contre la gestation pour autrui en 2024 a été soutenu par la Conférence épiscopale.

Loin de disparaître du continent européen, le christianisme semble changer de forme. Moins dominant culturellement, moins pratiqué de manière traditionnelle, il conserve une capacité d’influence réelle sur les choix politiques et éthiques. Le contraste entre la baisse statistique de l’appartenance religieuse et la vigueur des mobilisations sur des sujets comme la fin de vie, la bioéthique ou la famille crée un paradoxe : le christianisme donne l’impression de décliner, alors qu’il réapparaît comme un repère moral et un acteur structurant des débats contemporains en Europe.

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