Le 24 mars 2026, l’Union européenne a conclu, après près d’une décennie de négociations, un nouvel accord commercial d’ampleur avec l’Australie. Après le Mercosur ou l’accord avec l’Inde fin janvier 2026, l’Australie rejoint désormais les nouveaux partenaires commerciaux de l’UE. À cet égard, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, déclarait qu’en seulement quelques mois, l’UE avait « ajouté près de 2 milliards de personnes à son réseau de libre-échange, avec des accords couvrant trois continents ». Face à l’incertitude politique et commerciale, notamment vis-à-vis des États-Unis, ce vaste traité de libre-échange témoigne d’une stratégie de l’UE visant à diversifier ses partenariats commerciaux. Il prévoit, pour divers secteurs comme l’agriculture, une large suppression des droits de douane, l’augmentation de quotas d’importation et notamment l’accès à des ressources stratégiques telles que les minerais critiques.
Les critiques les plus vives concernent le secteur agricole. Du côté des producteurs européens, ce traité soulève de nombreuses inquiétudes. Le lobby agricole européen Copa-Cogeca, qui regroupe par exemple la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), qualifiait ainsi cet accord de « monnaie d’échange pour atteindre des objectifs commerciaux et politiques plus larges », dénonçant des « concessions inacceptables ». Selon Copa-Cogeca, « l’ouverture accrue de ces secteurs sensibles aux accords de libre-échange ne ferait qu’aggraver les vulnérabilités existantes ». En réalité, ce que ce lobby agricole considère comme sensible, ce sont principalement les secteurs de la viande ovine, du bœuf, du sucre et du riz, qui font face à d’importantes exportations australiennes vers le marché européen. Cet accord prévoit notamment l’importation de 30 600 tonnes de bœuf, dont 55 % exemptées de droits de douane, et 25 000 tonnes de viandes ovines et caprines. Par ailleurs, les critiques portent sur la question de la réciprocité des normes. De nombreux producteurs européens s’interrogent sur la conformité des produits australiens avec les normes européennes, notamment environnementales ou en matière de bien-être animal. Le vice-président de la Fédération nationale ovine française, Patrick Soury, dénonçait ainsi la pratique du « mulesing, qui est la scarification à vif des agneaux pour limiter le parasitisme ». Pour le secteur agricole européen, cet accord entraînerait, dans certaines filières, une forte distorsion concurrentielle, mettant en péril la compétitivité des producteurs locaux. Après le Mercosur, l’Inde et maintenant l’Australie, le secteur agricole européen craint l’impact cumulé de ces accords de libre-échange successifs.
En réponse à ces inquiétudes, Bruxelles affirme que cet accord ne fragilise pas le secteur agricole européen et rétorque que cette ouverture demeure encadrée. Les experts de la Commission rappellent sans cesse que les quotas et droits de douane appliqués dans ces secteurs permettent de préserver l’essentiel des intérêts agricoles européens. Fort d’un excédent commercial actuel d’environ 28 milliards d’euros, l’UE estime même que cet accord pourrait permettre d’augmenter les exportations européennes vers l’Australie de 33 % en dix ans. Bruxelles ajoute que les producteurs européens accéderont surtout à un nouveau marché de 26 millions de consommateurs sans barrières tarifaires.
En pratique, l’impact agrégé de ce nouvel accord commercial sur le secteur agricole européen apparaît pour l’instant relativement neutre. Si certains secteurs, plus sensibles que d’autres, encourent une potentielle hausse de la concurrence en matière de compétitivité-prix, d’autres bénéficient largement de l’ouverture d’un nouveau marché, comme les exportateurs de vins et spiritueux, pour qui l’Australie représente le quatorzième marché de la filière. Dans une perspective économique, il peut donc être plus pertinent de penser l’impact de l’accord australien en termes de filières et de pays producteurs. Les filières bovines, ovines ou encore sucrières seront les plus impactées. Les pays européens les plus productifs dans ces secteurs, en particulier, seront à ce titre les plus concernés. Faute de fragiliser le secteur agricole européen dans son ensemble, cet accord tend davantage à le fracturer.
Sur le plan politique, il soulève des enjeux plus larges et cristallise les tensions existantes entre protectionnisme et libre-échange. Ces contestations mettent en lumière les questions d’éco-responsabilité ou de bien-être animal. Sur le plan environnemental, le professeur d’économie Gonzague Vannoorenberghe reconnaît « que ce n’est pas très positif » et questionne la compatibilité d’un tel accord avec les objectifs climatiques européens. Au fond, la question n’est pas tant de savoir si ce nouvel accord fragilise économiquement les agriculteurs, mais plutôt ce qu’il révèle de notre manière de concevoir l’agriculture et, plus largement, la consommation aujourd’hui.
