LA REVUE DEMOS

L’adhésion de la Turquie à l’UE toujours dans l’impasse

Après 20 ans de tensions, le rêve européen d’Erdogan est-il encore possible ?
Depuis plus de deux décennies, l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne semble osciller entre stagnation et impossibilité. À l’heure où les relations entre Ankara et Bruxelles demeurent tendues, ce dossier emblématique interroge sur l’avenir des élargissements européens.

L’histoire des négociations d’adhésion entre la Turquie et l’Union européenne remonte à 1999, année où Ankara obtient officiellement le statut de candidat. Cependant, le processus engagé en 2005 est aujourd’hui pratiquement à l’arrêt. Les blocages trouvent leurs racines dans des préoccupations liées à l’érosion de l’État de droit et des droits humains en Turquie. La présidence de Recep Tayyip Erdoğan est régulièrement pointée du doigt par Bruxelles pour son autoritarisme croissant. Selon le rapport 2022 de la Commission européenne, les institutions démocratiques turques subissent une érosion systémique. Le durcissement des restrictions sur les libertés d’expression et de presse en est l’un des exemples les plus frappants.

Dates et événements importantsChiffres clés
1999 : La Turquie obtient le statut de candidat officiel.35 : Nombre total de chapitres de négociation requis pour une adhésion complète.
2005 : Début des négociations formelles.16/35 : Nombre de chapitres ouverts, avec seulement un chapitre temporairement clôturé.
2016 : Tentative de coup d’État et instauration de l’état d’urgence.84,4 % : Taux d’inflation atteint en novembre 2022, un record pour l’économie turque.
2018 : Fin officielle de l’état d’urgence en Turquie.11,4 % : Croissance du PIB en 2021, contre une forte chute à 0,8 % en 2019.
2022 : Publication du rapport de la Commission européenne dénonçant les dérives démocratiques.5 % : Croissance économique en 2022, marquée par de fortes disparités régionales.
2023 : Tensions renouvelées entre la Turquie et l’UE sur les questions énergétiques en Méditerranée orientale.1999 : Année où la Turquie a été reconnue officiellement comme candidate à l’UE.

En 2016, après une tentative de coup d’État, le gouvernement turc instaure l’état d’urgence, suspendant certaines garanties démocratiques fondamentales. Bien que cet état d’urgence ait pris fin en 2018, plusieurs mesures ont été intégrées au droit commun, laissant craindre une dérive permanente. Ces changements expliquent pourquoi les négociations d’adhésion sont gelées, avec seulement 16 chapitres ouverts sur 35, et un seul provisoirement clos.

De la démocratie en Turquie, vraiment ?

Les différends entre la Turquie et certains membres de l’Union, comme la Grèce et Chypre, exacerbent le climat de méfiance. Dans les eaux disputées de la Méditerranée orientale, Ankara a envoyé des navires de forage, escortés par des navires militaires, dans des zones maritimes revendiquées par Chypre. Cette politique maritime agressive complique davantage les relations avec Bruxelles. De surcroît, la volonté turque d’implanter une base navale dans la partie nord de Chypre, territoire non reconnu par la communauté internationale, a suscité des critiques vives.

L’économie turque, un critère essentiel pour l’adhésion selon les critères de Copenhague, traverse des turbulences depuis plusieurs années. La crise de la livre turque a fragilisé le pays, tandis que l’inflation galopante a miné le pouvoir d’achat des ménages. Si le PIB a montré des signes de reprise en 2021, le contexte global reste préoccupant pour les investisseurs étrangers.

La Turquie a progressivement intégré des lois d’exception issues de l’état d’urgence dans son droit commun, marquant un recul significatif par rapport aux valeurs de l’Union européenne.

Le dossier d’adhésion turque à l’Union européenne met en lumière une divergence profonde entre Ankara et Bruxelles en matière de principes démocratiques. La liberté de la presse, pilier des valeurs européennes, est sévèrement entravée en Turquie. Des journalistes critiques du régime sont régulièrement arrêtés ou empêchés d’exercer leur métier. Selon le rapport 2022 de la Commission européenne, ces restrictions s’inscrivent dans une tendance générale de concentration du pouvoir exécutif sous l’autorité de Recep Tayyip Erdoğan, rendant l’équilibre des pouvoirs quasi inexistant.

Les conséquences de cette dérive autoritaire se font également sentir dans les relations internationales. L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat saoudien d’Istanbul en 2018 a jeté une lumière crue sur la situation des droits humains en Turquie. Bien qu’Ankara ait dénoncé cet acte, cet événement a accru la méfiance entre l’Union européenne et la Turquie, soulevant des interrogations sur la capacité de cette dernière à défendre les droits fondamentaux.

La Méditerranée au coeur des préoccupations

La Méditerranée orientale est devenue un théâtre de tensions accrues entre la Turquie et l’Union européenne. Les explorations gazières entreprises par Ankara dans des zones disputées ont intensifié les relations conflictuelles avec la Grèce et Chypre. Ces tensions géopolitiques dépassent les simples différends frontaliers, car elles touchent également à des enjeux énergétiques cruciaux pour l’Europe, en quête de diversification de ses sources énergétiques face à la crise ukrainienne.

L’Europe accuse la Turquie d’agir de manière unilatérale et de ne pas respecter le droit international maritime. Ces accusations sont renforcées par la construction prévue d’une base navale à Chypre-Nord, qui viendrait consolider une présence militaire turque dans une région hautement stratégique. Cette politique expansionniste d’Ankara renforce l’opposition des États membres de l’UE à toute avancée dans les négociations d’adhésion.

Le bras de fer en Méditerranée orientale illustre les ambitions géopolitiques d’Ankara, mais il isole davantage la Turquie sur la scène européenne, compliquant les perspectives d’intégration.

L’économie turque, autre critère crucial pour l’adhésion à l’Union européenne, continue de poser problème. Après une période de forte croissance dans les années 2000, la Turquie a traversé une série de crises économiques marquées par une dévaluation de sa monnaie et une inflation record. En novembre 2022, cette dernière a atteint 84,4 %, un niveau alarmant par rapport aux standards européens. Si la croissance du PIB a connu un rebond spectaculaire en 2021, atteignant 11,4 %, cette reprise est fragilisée par des déséquilibres structurels, notamment une dépendance aux capitaux étrangers et une gestion monétaire contestée.

L’instabilité économique turque n’est pas seulement un défi interne ; elle a également un impact sur les relations avec l’Union européenne, principal partenaire commercial de la Turquie. Cette interdépendance économique pourrait être un levier stratégique pour Ankara, mais elle s’accompagne de la nécessité de réformes profondes que le gouvernement actuel tarde à entreprendre.

Crédits photo : European Union 2015 – European Parliament

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