LA REVUE DEMOS

Le Canada pourrait-il vraiment devenir membre de l’Union européenne?

Au Canada, l’idée d’une adhésion à l’Union européenne a pris une nouvelle dimension au printemps 2025. Lors d’une enquête menée auprès de 1 500 adultes par Abacus Data, 46 % déclarent soutenir une adhésion du Canada à l’UE, contre 29 % d’opposants et 25 % d’indécis. Ce basculement d’idées s’inscrit dans un contexte géopolitique très incertain avec le voisin américain, dont le président Donald Trump multipliait les menaces tarifaires et les déclarations chocs, répétant à diverses reprises que le Canada deviendrait bientôt le « 51e État des États-Unis d’Amérique ».

Ce climat d’incertitude a donné du relief à une idée que beaucoup voyaient comme fantaisiste. Le débat a pris une forme politique réelle lorsque la Commission européenne a été interpellée à propos des résultats du sondage cité plus tôt. Bien que ces résultats aient été reçus chaleureusement, la porte-parole de la Commission, Paula Pinho, a rappelé que l’Union fonctionne selon des traités précis et que toute candidature dépend d’abord de critères juridiques, non d’un engouement d’opinion. Autrement dit, le signal venu du Canada est réel ; la réponse de Bruxelles l’est tout autant. Ce sondage montre que les Canadiens voient en l’UE un partenaire fiable sur le long terme face aux dégradations diplomatiques causées par le nouveau président américain.

Malgré l’engouement politique, la question bute rapidement sur un verrou juridique de taille. L’article 49 du traité sur l’Union européenne réserve la demande d’adhésion à « tout État européen » qui respecte les valeurs de l’article 2 du traité. Le texte ajoute que la décision finale exige l’unanimité des États membres, l’avis de la Commission et l’approbation du Parlement européen, avant une ratification par chaque capitale. Comme l’avait précisé Paula Pinho, l’adhésion est réservée aux États européens ; le Canada n’en étant pas un, et sans recours alternatif pour les États nord-américains, même les lectures les plus souples du texte se heurtent à la formulation explicite de l’article 49. Ce verrou ne tient pas seulement à la lettre du traité, mais aussi à l’économie générale de l’élargissement européen. Toute modification ouvrirait un précédent majeur, avec un impact sur les autres candidatures en attente, alors que plusieurs États voisins de l’UE restent engagés dans des parcours d’adhésion ou de préadhésion.

Le Canada ne sera sûrement jamais membre de l’Union européenne, mais cela n’empêche pas les deux parties de collaborer de manière extensive sur plusieurs aspects clés tels que l’économie et la défense. Les réseaux d’accords sont déjà très denses, au point que certains voient dans cette collaboration une forme d’adhésion tacite, avec une coopération très étroite dans certains domaines. En 2024, les échanges bilatéraux de biens et services ont atteint 161,9 milliards de dollars canadiens, tandis que le stock d’investissements directs étrangers de l’UE au Canada était évalué à 194 milliards de dollars. Le commerce bilatéral repose sur l’AECG/CETA, l’Accord économique et commercial global signé entre le Canada et l’Union européenne. Entré en application provisoire en 2017, ce texte a supprimé la quasi-totalité des droits de douane entre les deux marchés et encadre aujourd’hui un vaste ensemble de flux de marchandises, de services et d’investissements. Bruxelles indique qu’en 2024, 99 % des lignes tarifaires étaient abolies, tandis qu’Ottawa affirme que l’accord a fait progresser les échanges de marchandises de 64 % par rapport au niveau observé avant le CETA. Au-delà des droits de douane, le partenariat s’étend à l’investissement et à l’emploi, des secteurs qui ont grandement bénéficié de l’étroite collaboration entre le Canada et l’UE. Plus de 447 000 emplois sont générés au Canada grâce aux filiales canadiennes d’entreprises européennes, tandis que les entreprises canadiennes implantées dans l’UE emploient 275 000 personnes. Le rapprochement est aussi scientifique et stratégique. Le 3 juillet 2024, le Canada est devenu associé au pilier II d’Horizon Europe, ce qui donne aux chercheurs et organisations canadiens un accès quasi équivalent à celui des acteurs européens pour une partie importante du programme. Cette profondeur économique et scientifique explique pourquoi le débat séduit : l’UE apparaît moins comme une abstraction institutionnelle que comme un allié et partenaire déjà familier aux entreprises, aux chercheurs et aux administrations.

L’aspect le plus délicat du rapprochement entre les deux parties reste celui de la défense et de la sécurité. En mai 2021, le Conseil de l’UE a autorisé la participation du Canada au projet PESCO sur la mobilité militaire, puis Ottawa a salué une coopération destinée à améliorer l’interopérabilité avec les alliés de l’UE et de l’OTAN. Ces opérations visent à accélérer le déplacement des troupes et du matériel en Europe, ce qui place le Canada dans une mécanique de défense européenne sans lui donner le statut de membre. Cette collaboration prend un aspect d’autant plus important dans l’Arctique, où la Russie déploie une stratégie jugée agressive depuis 2014. Moscou a rouvert et modernisé 14 bases aériennes et terrestres dans la région, et déployé des sous-marins Boreï équipés de missiles hypersoniques Kinzhal, capables de frapper à 2 000 km de distance. Ces capacités visent à contrôler les routes maritimes du Grand Nord, qui transportent déjà 30 % des réserves mondiales de gaz naturel et 13 % du pétrole, des chiffres appelés à augmenter considérablement avec la fonte de la banquise arctique. Sur cette question, les intérêts canadiens et européens convergent, ce qui pousse à une coordination stratégique en matière de renseignement. Le Canada, qui revendique 1,2 million de kilomètres carrés de plateau arctique, répond avec une modernisation de 32 milliards de dollars pour ses bases du Nunavut. Cette convergence motive le partenariat : le Canada apporte son expertise arctique et ses réserves en terres rares (25 % du total mondial), tandis que l’UE fournit des technologies de surveillance.

Une adhésion du Canada à l’UE reste irréaliste sur le plan juridique, mais le débat met en lumière un rapprochement déjà très avancé entre les deux partenaires, appelé à se renforcer face aux incertitudes internationales.

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