Alors que l’UE avait décidé, le 14 décembre 2025, sur recommandation du CIEM, de réduire de 70 % ses captures de maquereau, le Royaume-Uni, la Norvège, les Îles Féroé et l’Islande avaient conclu entre eux, dans les jours suivants, un accord fixant un total admissible de capture (TAC) de 299 010 tonnes. Une baisse de 48 % des captures qui ne laisserait à l’UE, au Groenland et à la Russie que 20,55 % du quota restant. L’UE, le 30 mars, a ainsi fait le choix de la compétitivité en s’alignant. Cependant, cette décision lui est vivement reprochée et, le 17 avril, les associations BLOOM, Blue Marine Foundation, Oceana Europe et The North Sea Foundation ont interpellé 24 enseignes de distribution dans cinq pays européens, leur demandant de suspendre leurs achats de maquereau de l’Atlantique Nord-Est.
Si le maquereau n’est pas la seule espèce concernée par l’avis du CIEM, il cristallise cependant l’attention pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’ampleur inédite de la chute recommandée de son exploitation (70 %), qui pose une véritable question économique pour des pays insulaires très dépendants de la pêche. Le cas de l’Islande l’illustre bien : les produits de la mer représentaient 36 % de la valeur de ses exportations de biens en 2024, pour une valeur de 347 milliards de couronnes islandaises. Cette dépendance avait déjà été mentionnée dans les positions du gouvernement islandais en vue de son entrée dans l’UE en 2010, et avait même été l’un des points ayant mené à son retrait des négociations. La pêche y était décrite non seulement comme essentielle pour l’économie et les communautés côtières, mais aussi comme liée à l’histoire et à l’identité du pays. Ensuite, son rôle écologique : il s’agit d’une espèce « fourrage », c’est-à-dire qu’elle nourrit d’autres espèces telles que des oiseaux, des mammifères marins et d’autres poissons à forte valeur commerciale. Son déclin pourrait donc menacer, à long terme, l’équilibre de la chaîne alimentaire marine et, par conséquent, la pérennité de certaines activités de pêche dans l’Atlantique Nord-Est. Ce cas souligne le caractère interdépendant des aspects écologiques et socio-économiques : la préservation du stock est importante pour la pérennité des activités économiques, mais la réduction des captures nécessaire à cette préservation représente, sur le court terme, une menace économique.
Depuis le milieu des années 2000, l’aire de répartition du maquereau de l’Atlantique Nord-Est s’est fortement étendue vers le nord et l’ouest, multipliée par trois entre 1997 et 2016 sous l’effet combiné de l’évolution des conditions océaniques, de la taille du stock et des conditions alimentaires. Depuis l’accord conclu en mars 2014 entre l’UE, la Norvège et les Îles Féroé, la répartition des ressources fonctionnait ainsi : aux Îles Féroé était accordée une part de 12,6 %, tandis que l’UE et la Norvège se partageaient 71,8 %, et qu’une réserve de 15,6 % était mise de côté pour l’Islande et la Russie. Un accord-cadre sur cinq ans, dont la répartition en pourcentage restait fixe tandis que le TAC était réajusté chaque année selon l’avis du CIEM. La gestion commune est un succès jusqu’à son expiration en 2020, mais les négociations suivantes n’aboutissent pas à un nouvel accord global. En mai 2021, la Norvège annonce unilatéralement une augmentation de 55 % de sa part du stock, contribuant à l’éclatement du compromis entre les États côtiers. Finalement, lors de la reconstitution post-Brexit en 2024, un nouvel accord Norvège-Royaume-Uni-Îles Féroé a vu le jour, rejoint par l’Islande en décembre 2025 pour un nouvel arrangement dont l’UE reste exclue.
C’est cette situation qui a conduit l’UE à se retrouver, l’hiver dernier, dans ce dilemme : maintenir seule les -70 % (plus durable, mais désavantageant ses propres pêcheurs) ou s’aligner pour rester compétitive. Catherine Chabaud, alors ministre déléguée chargée de la Mer et de la Pêche, avait critiqué en décembre l’attitude de la Norvège, du Royaume-Uni, de l’Islande et des Féroé, appelant à une « diplomatie de l’océan au niveau européen », tandis que Paris réclamait des sanctions commerciales contre les pratiques de pêche non durables. L’Irlande, la Pologne et la Lettonie avaient également fait part de leurs inquiétudes au Conseil dans une note demandant une action urgente de l’UE. Cependant, les négociations entre l’UE et ses voisins concernent bien plus que le seul maquereau. Rien que pour 2026, les accords bilatéraux et trilatéraux conclus avec la Norvège et le Royaume-Uni couvrent ensemble plus de 100 TAC différents. Dans ce contexte, une réponse commerciale visant ces pays pourrait également affecter d’autres coopérations halieutiques essentielles à l’UE.
Finalement, cette « guerre du maquereau » pose la question plus large des rapports de force entre l’UE et ses partenaires commerciaux, démontrant la difficulté à s’imposer comme modèle de durabilité tout en préservant sa propre compétitivité en zone de gestion partagée. En ce qui concerne les perspectives, la gestion du stock pourrait évoluer dans les prochains mois, car même dans le cadre du nouvel accord de 2025, le TAC reste rediscuté chaque année selon les nouveaux avis du CIEM. Seule la formule de répartition entre pays est censée rester stable et les quatre signataires ont eux-mêmes demandé au CIEM d’évaluer une stratégie de gestion à long terme pour les consultations d’automne 2026, qui fixeront le TAC 2027.
