LA REVUE DEMOS

Le sommet UE–Jordanie permet-il à l’Union européenne de renforcer son rôle diplomatique au Moyen-Orient ou met-il en lumière les limites de son action extérieure ?

Le 8 janvier, l’Union européenne a tenu à Amman son premier sommet bilatéral avec la Jordanie. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président du Conseil européen, António Costa, se sont rendus dans la capitale jordanienne pour rencontrer le roi Abdallah II, à l’occasion de l’anniversaire du partenariat stratégique et global lancé en janvier 2025.

Présenté comme une étape diplomatique majeure, ce sommet intervient dans un contexte régional marqué par la guerre à Gaza, l’instabilité persistante en Syrie et les tensions au Liban, autant de dossiers sur lesquels l’Union peine à s’imposer comme acteur central. La rencontre s’inscrit dans une relation ancienne entre Bruxelles et Amman, structurée par l’accord d’association UE–Jordanie entré en vigueur en 2002, qui constitue toujours le socle juridique de la coopération bilatérale.

Le partenariat stratégique de janvier 2025 prolonge cette dynamique, en s’appuyant sur les priorités de partenariat pour la période 2021-2027. Il fournit un cadre de coopération défini conjointement par l’UE et la Jordanie pour renforcer la stabilité, la prospérité et la gouvernance, avec des priorités sur la sécurité, l’économie, la gouvernance, l’éducation et la migration.

Dans leur déclaration commune, les dirigeants européens reconnaissent l’impact direct des crises régionales sur la Jordanie et soulignent son rôle central dans la promotion de la paix et de la stabilité au Moyen-Orient, notamment à travers l’accueil de réfugiés palestiniens et syriens ainsi que l’aide humanitaire fournie au sud de la Syrie et au Liban. Cette reconnaissance politique conforte la Jordanie dans son rôle de partenaire clé, mais révèle aussi la stratégie européenne consistant à s’appuyer sur des acteurs régionaux pour étendre son influence.

Le cœur du sommet reste l’engagement financier. L’Union européenne a confirmé une enveloppe globale de 3 milliards d’euros en faveur de la Jordanie, combinant 640 millions d’euros de subventions, 1 milliard d’euros de prêts concessionnels et 1,4 milliard d’euros d’investissements à mobiliser. Cette aide s’inscrit dans une démarche de soutien sur le long terme : depuis 2011, l’UE a consacré plus de 4 milliards d’euros à l’aide humanitaire et à l’assistance macrofinancière pour soutenir la Jordanie face à la crise des réfugiés syriens. Pour la période 2021-2024, environ 377 millions d’euros de subventions ont été alloués via l’instrument de voisinage, de coopération au développement et de coopération internationale – Europe dans le monde (NDICI). Cette approche illustre une constante de l’action extérieure européenne au Moyen-Orient : l’usage du levier économique comme principal outil diplomatique.

La coopération sécuritaire s’inscrit dans la même logique pragmatique. L’UE considère la Jordanie comme un partenaire essentiel pour la stabilité régionale, notamment dans la lutte contre le terrorisme, l’extrémisme violent et la criminalité transnationale. Le Royaume bénéficie de la Facilité européenne pour la paix, un mécanisme de l’UE qui fournit une aide militaire aux pays partenaires et finance ses missions à l’étranger. Plus de 55 millions d’euros ont été alloués pour équiper et former les forces jordaniennes, notamment en surveillance et commandement.

Sur le plan diplomatique, le sommet a permis aux deux parties d’afficher une convergence de vues sur les grands dossiers régionaux. Les dirigeants se sont félicités de l’adoption de la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies du 17 novembre 2025, qui prévoit un plan global visant à mettre fin au conflit à Gaza. Ils ont appelé à sa mise en œuvre intégrale et insisté sur la nécessité d’un acheminement rapide et sans entrave de l’aide humanitaire dans l’ensemble de la bande de Gaza, saluant le rôle joué par la Jordanie dans ce domaine. Concernant la Syrie, l’Union européenne et la Jordanie ont réaffirmé leur volonté de coopérer pour soutenir les efforts de stabilisation, de réconciliation, de reconstruction et de redressement socio-économique, en coordination avec le gouvernement syrien actuel et les partenaires des Nations unies, notamment pour l’aide aux personnes déplacées et rapatriées. Une fois de plus, l’Union européenne se limite à un rôle de soutien, la responsabilité et l’initiative principales restant entre les mains des partenaires régionaux et multilatéraux.

Sur le plan économique, l’Union européenne est le troisième partenaire commercial de la Jordanie, représentant plus de 12 % de ses échanges de marchandises avec le reste du monde. En 2024, les échanges de marchandises entre l’UE et la Jordanie ont atteint environ 4,8 milliards d’euros, dont plus de 4,1 milliards d’euros d’exportations européennes. Les échanges de services ont représenté 2,5 milliards d’euros en 2023, illustrant l’importance croissante mais encore relativement faible de la relation économique bilatérale.

Les dirigeants ont annoncé la tenue d’un second sommet bilatéral à Bruxelles en 2028. Ces échéances traduisent une volonté de structurer la relation dans la durée, mais soulignent aussi que l’UE n’en est qu’aux prémisses d’un engagement diplomatique au Moyen-Orient lui permettant de jouer un rôle décisif dans la gestion des crises.

Au terme de ce premier sommet, l’Union européenne consolide son image de partenaire fiable et engagé aux côtés de la Jordanie. Elle renforce son rôle de bailleur, de soutien politique et de stabilisateur régional. Mais ce sommet met également en lumière les limites de l’action extérieure européenne : malgré des engagements financiers considérables et une coopération étroite, l’UE demeure un acteur d’accompagnement plus qu’un véritable moteur diplomatique au Moyen-Orient, s’appuyant sur la Jordanie pour peser indirectement sur les équilibres régionaux.

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