Signé le 24 février 1976 à Bali par les cinq membres fondateurs de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), le Traité d’amitié et de coopération en Asie du Sud-Est (TAC) constitue l’un des piliers de la diplomatie sud-est-asiatique. Initialement conçu comme un instrument de stabilisation régionale, sa vocation universelle s’est progressivement affirmée, intégrant dès les années 2000 les puissances chinoise, russe et états-unienne, puis l’Union européenne en 2012.
Dans un contexte marqué par la montée des tensions internationales et de l’unilatéralisme des États, ce traité revêt une nouvelle importance. C’est ainsi que, le 24 juillet 2026, à l’occasion du cinquantième anniversaire du traité, quatre États membres de l’UE y ont nouvellement adhéré : la Suède, la Pologne, la Roumanie et la Lituanie. Cela porte à 11 le nombre d’États membres de l’UE parties au traité, auxquels s’ajoutera prochainement l’Espagne, qui doit encore ratifier son adhésion.
L’ASEAN a ainsi de nouveau vu son importance renforcée, puisque ces adhésions attestent de la pertinence du cadre qu’elle propose à travers le traité en termes de coordination et de sécurité internationale. En effet, le traité est désormais fort de 62 États parties, ce qui confirme la capacité de l’ASEAN à proposer un espace de dialogue et de coopération entre États, encadré par certains principes forts (respect mutuel de l’indépendance, de la souveraineté, de l’intégrité territoriale, de l’égalité, notamment).
Les représentants sud-est-asiatiques n’ont pas manqué de le souligner, à l’image de la secrétaire des Affaires étrangères philippine, Maria Theresa Lazaro, définissant le TAC comme un cadre dont les idéaux « n’ont jamais été confinés par la géographie », ajoutant : « Nous sommes une communauté mondiale qui, bien que divisée par des milliers de langues, d’une manière ou d’une autre, exprime une aspiration commune à la paix ainsi qu’à l’amitié et à la coopération éternelles ». Cette pertinence s’est retrouvée dans les discours des États adhérents, puisque, dans le cadre du Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie, le ministre des Affaires étrangères Kęstutis Budrys ajoutait : « La sécurité des régions euro-atlantiques et indo-pacifiques est aujourd’hui inséparable ».
Mais au-delà de l’accord sur le contenu, l’adhésion au traité constitue le nécessaire premier pas, une sorte de rite de passage diplomatique, pour tout État aspirant à une collaboration plus étroite avec les États sud-est-asiatiques. Cela, notamment parce que l’adhésion au TAC constitue une condition d’admission explicite à l’East Asia Summit, forum de dialogue stratégique traitant de questions très variées telles que la sécurité régionale, l’économie ou l’énergie.
Les rapprochements récents entre les pays adhérents et l’ASEAN en témoignent : en mars, lors de la conférence « Poland-ASEAN Dialogue », le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, appelait déjà à renforcer la coopération entre l’UE, la Pologne et l’ASEAN face aux défis sécuritaires et économiques mondiaux. De même, lors de rencontres organisées en avril avec les représentants indonésiens, malaisiens et vietnamiens, puis en juillet aux Philippines, le ministre des Affaires étrangères lituanien, Kęstutis Budrys, a expressément ouvert la voie à un partenariat plus affirmé dans les secteurs technologiques et énergétiques. Le ministère des Affaires étrangères roumain a, quant à lui, communiqué sur des rapprochements similaires à la suite de l’adhésion au TAC, insistant également sur l’enseignement supérieur.
Du côté de la Suède, l’adhésion permettra d’élargir une coopération jusqu’ici très importante en matière de défense. L’État suédois fournit notamment de manière durable des avions de combat Gripen à la Thaïlande. Alors que 12 appareils étaient déjà en service, un nouvel accord conclu en août 2025 prévoit la livraison de quatre avions supplémentaires entre 2025 et 2030.
Plus largement, ces adhésions européennes au TAC témoignent de dynamiques convergentes connues par l’UE et l’ASEAN. En effet, du côté des pays sud-est-asiatiques, la stratégie à long terme semble être celle du « non-choix », comme le remarquent les chercheuses Françoise Nicolas et Sophie Boisseau du Rocher dans un article pour l’Institut français des relations internationales. Une telle position semble être constante depuis la guerre froide, les pays de l’ASEAN faisant le choix du multilatéralisme, refusant d’intégrer une logique de blocs aujourd’hui entretenue par les puissances états-unienne et chinoise. Alors que cette rivalité, proche de l’affrontement, a pu leur être bénéfique, la politique commerciale agressive du Président Trump et le poids régional de la Chine fragilisent désormais l’équilibre trouvé par ces États. Ils sont ainsi contraints de rechercher de nouveaux soutiens auprès de puissances tierces, au premier rang desquelles figurent les puissances européennes.
Parallèlement, du côté européen, les revers de la politique états-unienne et une imbrication des enjeux sécuritaires mondiaux de plus en plus poussée – en particulier avec une guerre en Ukraine qui ne cesse de s’internationaliser – forcent au réalignement stratégique.
C’est ainsi que, lors d’un discours fin mai au Vietnam, le Président Macron opposait les « sphères de coercition » imposées par des puissances hégémoniques illibérales à une nécessaire « coalition de l’indépendance ». Ce faisant, on remarque la convergence des préoccupations entre l’UE et l’ASEAN pour la sauvegarde du multilatéralisme au détriment de l’affrontement entre blocs.
