LA REVUE DEMOS

Le vote législatif révèle-t-il une Moldavie à deux vitesses ?

Le 28 septembre 2025, les résultats des élections législatives moldaves ont une fois de plus illustré le clivage au sein de la société. Si les europhiles du Parti d’action et de solidarité (PAS) sont arrivés en tête avec 48,2 % des suffrages, l’appui au Bloc électoral patriotique (BEP) pro-russe représentait 24 %.

Ces résultats rappellent ceux des élections présidentielles de 2024, lorsque l’actuelle présidente Maia Sandu, représentant le PAS, avait remporté 42 % des voix, contre 26 % pour son concurrent pro-russe Alexandr Stoianoglo. Ils témoignent d’une fragmentation marquée entre volonté de rapprochement avec l’Union européenne et influence de Moscou.

Cette division s’explique en partie du point de vue spatial. On constate une fracture entre la majeure partie du territoire moldave et deux régions particulières : la Transnistrie et la Gagaouzie. Celles-ci se situent aux confins du pays : la Transnistrie, à l’est, est la région comprise entre la frontière avec l’Ukraine et la rive gauche du Dniestr ; la Gagaouzie se trouve au sud-ouest. Ces deux territoires concentrent la majorité des votes accordés au parti pro-russe : 70 % en Gagaouzie et 60 % en Transnistrie.

Cette rupture politique prolonge une rupture culturelle et idéologique. En 1991, la Transnistrie s’est auto-proclamée État indépendant, statut reconnu uniquement par deux autres États autoproclamés eux aussi non reconnus par l’ONU : l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, en Géorgie. La Transnistrie possède son propre drapeau, son hymne, sa monnaie et conserve le russe comme langue officielle, renforçant ainsi sa séparation avec l’État moldave. La Gagaouzie avait également proclamé son indépendance en 1994, mais a été réintégrée à la République de Moldavie l’année suivante avec un statut d’« unité territoriale autonome ». Toutefois, si ces mouvements séparatistes expliquent la présence d’un vote pro-russe, ils ne suffisent pas à justifier l’ensemble des 24 % de votes pour le BEP. Une autre partie de la population moldave adhère au discours du parti, notamment dans les districts du nord du pays.

Dans ces espaces, le vote en faveur du BEP est motivé par des raisons économiques. Un des arguments mis en avant est le désintérêt présumé du gouvernement pour les entreprises moldaves au profit de l’Union européenne. L’inflation a également entraîné une perte de soutien envers le PAS, considéré par certains comme insuffisamment efficace face à la crise économique, particulièrement dure dans le pays le plus pauvre d’Europe.

Un autre facteur souvent mis en avant, selon l’Union européenne, est la guerre de l’information. Le BEP est accusé de diffuser des fausses informations dans le but d’influencer le vote. La Russie utiliserait notamment l’attachement des Moldaves aux valeurs conservatrices pour les opposer à des valeurs jugées plus progressistes défendues par l’Union européenne. Le but serait de susciter la peur de l’effacement d’un modèle traditionnel de société, notamment celui de la famille. Selon Eugen Muravschi, expert associé au groupe de réflexion moldave WatchDog.md, la tactique de désinformation la plus fréquente consiste à émettre de faux ordres gouvernementaux renforçant ce sentiment. Un décret prétendument émis par le gouvernement moldave aurait demandé l’affichage d’un drapeau LGBT+ sur les bâtiments publics ; un autre aurait ordonné la diffusion d’affiches d’information sur les LGBT+ dans les écoles. Ces exemples de désinformation, en associant le gouvernement pro-européen à une supposée promotion de valeurs non traditionnelles, entraînent une perte de confiance envers l’Union européenne. Cela contribue à expliquer la faible majorité du « oui » lors du référendum sur le rapprochement avec l’UE : seulement 50,38 %.

Des fausses informations ont également circulé à la suite des élections législatives : le BEP a diffusé des images d’un bureau de vote où les urnes semblaient déjà remplies avant l’ouverture. Il a par la suite été démontré que la vidéo était truquée et qu’elle provenait initialement de chaînes Telegram russes avant d’être relayée par des réseaux pro-russes et par le site de désinformation Portal Kombat.

Si l’intérêt d’une partie de la population moldave pour le BEP demeure modéré, l’influence russe joue un rôle crucial dans le déroulement des élections. Cela illustre une nouvelle fois sa capacité d’intervention dans les systèmes démocratiques européens. La Russie cherche à favoriser l’ascension de partis politiques qui lui sont favorables au sein de l’Union européenne. En France, selon le service Viginum, chargé de la lutte contre les ingérences, 25 tentatives d’interférence étrangère ont été identifiées durant les élections législatives de 2024, la majorité provenant du collectif russe « Storm-1516 », notamment via la création de faux sites de campagne.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

De quelles manières l’État australien reconstruit-il son influence régionale à travers la question climatique ? 

Du 9 au 20 novembre 2026 aura lieu la « COP31 », ou conférence d’Antalya sur les changements climatiques. Ce sera l’occasion pour les 197 États parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de se réunir une nouvelle fois pour discuter et adopter les mesures jugées nécessaires pour tendre vers les objectifs fixés par les conventions internationales précédemment adoptées en la matière. Si cet événement s’inscrit dans la droite lignée des 30 Conférences des Parties...

La révolte des « cafards » en Inde : de la fuite des cerveaux à la contestation interne ? 

25 juillet 2025, New Delhi. Après sept semaines de manifestations, le ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a annoncé sa démission dans la journée. Alors que le Premier ministre Narendra Modi assiste à la pire crise politique du pays depuis sa réélection en 2024, les membres du Parti des cafards savourent leur première victoire. Né sur les réseaux sociaux en mai 2026 et d’origine satirique, ce nouveau parti a rapidement rassemblé la génération Z. S’adressant en priorité aux jeunes diplômés,...

La rencontre Trump-Zelensky du 28 juillet annonce-t-elle un repositionnement stratégique des États-Unis en Ukraine ?

Le 28 juillet 2026, Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, retrouve Donald Trump à la Maison-Blanche pour un entretien très attendu d’une heure, dans le Bureau ovale. Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe de février 2022, et après une relation bilatérale longtemps marquée par la défiance, la rencontre a été qualifiée de « positive et productive » par la porte-parole de la Maison-Blanche. En février 2025, à peine un mois après son investiture, Donald Trump recevait déjà...

Comment les drones marins révolutionnent-ils la surveillance de la biodiversité dans les régions polaires ?

Dans les régions polaires, la révolution des drones marins ne tient pas seulement à l’absence d’équipage. Leur avantage est politique autant que scientifique : ils restent en mer durant des semaines, atteignent des zones dangereuses et répètent les mesures pour un coût logistique et environnemental inférieur à celui d’un navire. Échosondeurs, caméras, hydrophones et capteurs produisent ainsi des données plus continues sur les espèces et leur habitat. Mieux observer permet de fixer des quotas, de fermer une pêcherie, de délimiter...

Comment la gentrification à Mexico redéfinit-elle les enjeux migratoires du pays?

En 2024, la ville de Mexico a été classée par The Economist comme la 16e ville la plus chère au monde, devant des villes tout autant populaires et attirantes comme Milan et Washington D.C. Si cette hausse des prix pourrait signifier pour certains une redynamisation de la ville et une hausse de la qualité de vie, pour la classe moyenne mexicaine, cela implique de se confronter au déplacement et à la transformation de l’identité urbaine de Mexico. À partir de...

Dans quelle mesure la Syrie peut-elle devenir un acteur clé de la reconfiguration des routes énergétiques ? 

Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran, déclenché en mars 2026 dans le sillage de l’escalade militaire avec les États-Unis, a brusquement privé les marchés mondiaux d’une artère où transitent habituellement 20 millions de barils par jour. Face à ce goulot d’étranglement naval et aux menaces houthistes persistantes en mer Rouge, Bagdad, Washington et plusieurs chancelleries européennes réorientent en urgence la cartographie énergétique régionale. Au centre de ce redéploiement logistique se trouve la Syrie. Depuis la chute du régime de...

Malgré l’ACEUM et l’accord de Turnberry, pourquoi Trump impose-t-il de nouveaux droits de douane au Canada et à l’UE ?

Voici ton texte corrigé, avec uniquement les fautes d’orthographe et de grammaire rectifiées, sans modification du sens ni ajout d’informations : Le 20 juillet 2026, Donald Trump a signé un décret imposant 50 % de droits de douane supplémentaires sur une série de produits canadiens, du vin au ciment en passant par les crosses de hockey, applicables dès le 19 août prochain. Quatre jours plus tard, le 24 juillet, entrait en vigueur un droit additionnel plafonnant à 10 % la...

L’Europe est-elle prête à affronter un monde d’extrême chaleurs ?

Alors que les flammes ont ravagé les forêts de Fontainebleau et de Gironde cet été, et après que l’Europe a connu les mois de juin et de juillet les plus chauds jamais enregistrés (article écrit le 6 août 2026), la question de sa préparation face aux vagues de chaleur extrême se pose de manière urgente. Sur tout le continent, les coûts humains et environnementaux liés à ces épisodes caniculaires se font sentir. En Espagne, douze personnes sont décédées en juillet...

Que reste-t-il de la “politique arabe” de la France ?

La « politique arabe » de la France désigne la part de sa politique étrangère orientée vers le monde arabe, compris comme un tout, du Maroc à la frontière irako-iranienne. Elle se caractérise par une volonté de nouer des relations de confiance particulièrement étroites, qui différencieraient la France des autres pays. Son point de départ se situe en 1967, lorsque le général de Gaulle, à rebours des autres pays occidentaux, condamne l’occupation des territoires palestiniens par les troupes israéliennes à...

Dans quelle mesure le cadre juridique international redessine-t-il les rapports de force géopolitiques autour de la reconstruction syrienne ?

Depuis la chute de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la reconstruction syrienne est devenue un chantier où chaque levée de sanction ouvre un marché : Washington, l’ONU et l’UE démantèlent en parallèle, mais à des rythmes différents, l’architecture de sanctions bâtie depuis les années 2000. Côté américain, Washington abroge le 10 octobre 2025 le Caesar Act — en vigueur depuis 2020 — porté par le représentant Wilson avec l’appui de l’émissaire Thomas Barrack ; Rubio avait déjà révoqué en...