LA REVUE DEMOS

L’intégration européenne de la Géorgie compromise par Moscou

La Géorgie bascule-t-elle sous l’influence russe au détriment de sa démocratie ?
Le 26 octobre 2024, la Géorgie a organisé des élections législatives qui, loin de renforcer sa démocratie, ont mis en lumière une dérive autoritaire et une influence russe grandissante. Le parti au pouvoir, le Rêve géorgien (RG), a revendiqué la victoire avec 54,08 % des voix, soit 89 sièges sur les 150 que compte le Parlement. Cependant, des observateurs électoraux et l’opposition pro-européenne ont dénoncé des fraudes massives, des pressions sur les électeurs et une ingérence russe manifeste. La présidente Salomé Zourabichvili, aux pouvoirs limités, a refusé de reconnaître les résultats et a exigé de nouvelles élections, soutenue en cela par le Parlement européen. Ce dernier a appelé à un nouveau scrutin sous supervision internationale et à des sanctions contre le Premier ministre Irakli Kobakhidzé. 

Les accusations de fraude électorale sont multiples. Des observateurs ont signalé des bourrages d’urnes, des achats de votes et des intimidations envers les électeurs. Des vidéos montrant des membres du parti au pouvoir en train de manipuler les urnes ont circulé, renforçant les soupçons de manipulation. 

De plus, la falsification des votes aurait été facilitée par une utilisation abusive des données personnelles et des techniques de micro-ciblage, permettant au RG de contrôler le processus électoral. Cette situation s’apparente à une « capture de l’État » par le RG, qui domine toutes les institutions à l’exception de la présidence. 

Dates clésChiffres clés
26 octobre 2024 : Élections législatives en Géorgie, victoire contestée du Rêve géorgien avec 54,08 % des voix. Des observateurs dénoncent des fraudes massives et des pressions sur les électeurs. 89 sièges : Nombre de sièges remportés par le Rêve géorgien sur 150 au Parlement, lui permettant de former un gouvernement sans coalition.
11 novembre 2024 : La présidente Salomé Zourabichvili refuse de reconnaître les résultats et réclame de nouvelles élections. Le Parlement européen soutient sa demande et envisage des sanctions.30 millions d’euros : Montant de l’aide financière de l’UE gelée en réponse aux atteintes aux libertés démocratiques en Géorgie.
29 novembre 2024 : Début de manifestations pro-européennes à Tbilissi après l’annonce du gouvernement de suspendre l’adhésion à l’UE jusqu’en 2028. La répression policière s’intensifie.300 arrestations : Nombre de manifestants pro-européens interpellés en une semaine par les forces de l’ordre.

Parallèlement, le gouvernement géorgien a adopté en septembre 2024 une loi interdisant la « propagande des relations homosexuelles », s’inscrivant dans une rhétorique conservatrice et anti-occidentale. Cette législation, combinée à la suspension du processus d’adhésion à l’UE, a déclenché une vague de manifestations pro-européennes à travers le pays. Les forces de l’ordre ont réagi par une répression sévère, utilisant gaz lacrymogènes et canons à eau pour disperser les foules. Plus de 100 manifestants ont été arrêtés lors de ces protestations. 

Cette situation a suscité de vives réactions de la communauté internationale. Le Parlement européen a adopté une résolution appelant à de nouvelles élections sous supervision internationale et envisageant des sanctions contre les responsables géorgiens impliqués dans les fraudes électorales. 

Une stratégie d’influence inspirée de Moscou

Les États-Unis ont également suspendu leur partenariat stratégique avec la Géorgie, exprimant leur inquiétude face à l’érosion des principes démocratiques et à l’influence croissante de la Russie dans le pays. En Géorgie, la présidente Salomé Zourabichvili continue de s’opposer fermement au gouvernement en

La situation géorgienne actuelle rappelle des schémas déjà observés dans d’autres États voisins de la Russie. Depuis plusieurs années, le Kremlin applique une stratégie d’ingérence dans les pays post-soviétiques en usant de pressions économiques, de cyberattaques et de propagande pour freiner leur rapprochement avec l’Union européenne et l’OTAN. En Géorgie, cette influence est perceptible non seulement dans la politique intérieure, mais aussi dans la rhétorique du gouvernement.

La loi sur les « agents de l’étranger », adoptée en août 2024, calquée sur une législation russe, vise à stigmatiser les médias indépendants et les ONG recevant des financements étrangers. Cette mesure a conduit l’Union européenne à geler le processus d’adhésion de la Géorgie et à suspendre une aide financière de 30 millions d’euros. 

Le Rêve géorgien adopte un discours calqué sur celui de Moscou, notamment en accusant les opposants pro-européens d’être des agents de l’étranger manipulés par l’Occident. Ce narratif est renforcé par la loi sur les « agents de l’étranger », entrée en vigueur en août 2024, qui stigmatise toute organisation recevant des financements internationaux. Une répression médiatique similaire avait été observée en Russie avec la loi de 2012 sur les ONG, qui a progressivement conduit à la fermeture de nombreux médias indépendants et organisations de la société civile.

La diffusion de la propagande prorusse passe aussi par des campagnes ciblées sur les réseaux sociaux et des actions de désinformation. Des rapports de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) indiquent que le gouvernement géorgien a utilisé des algorithmes de micro-ciblage pour influencer le vote, une technique qui rappelle celle employée par la Russie dans ses tentatives de manipulation électorale en Europe et aux États-Unis.

Un tournant géopolitique sous surveillance internationale

L’annonce du gouvernement de suspendre le processus d’adhésion à l’UE jusqu’en 2028 a déclenché un séisme diplomatique. La présidente Salomé Zourabichvili, qui plaide pour une réintégration rapide des négociations, a qualifié cette décision de « rupture historique ». Dans un communiqué, elle a affirmé qu’elle ne céderait pas aux pressions du gouvernement et qu’elle resterait en poste au-delà de décembre 2024 tant que des élections libres ne seraient pas garanties. Le Parlement européen, de son côté, a adopté une résolution en faveur de nouvelles élections sous supervision internationale, arguant que le scrutin d’octobre ne respectait pas les standards démocratiques.

Face à cette crise, les États-Unis ont suspendu une partie de leur aide financière et militaire à la Géorgie, signalant leur inquiétude croissante face à l’éloignement du pays des valeurs démocratiques. Washington a également évoqué d’éventuelles sanctions contre des membres du gouvernement impliqués dans la fraude électorale et la répression des manifestations.

La suspension des négociations d’adhésion à l’UE jusqu’en 2028, annoncée par le Premier ministre Irakli Kobakhidzé, marque un tournant dans la politique étrangère géorgienne, éloignant le pays de ses aspirations européennes et renforçant son alignement avec Moscou. 

Dans les rues de Tbilissi, la contestation ne faiblit pas. Depuis le 25 novembre, des milliers de manifestants pro-européens occupent les places publiques, brandissant des drapeaux de l’UE et dénonçant une dérive autoritaire. La répression s’intensifie, avec des interventions musclées des forces de l’ordre utilisant gaz lacrymogènes, canons à eau et arrestations arbitraires. Selon l’OSCE, la police aurait procédé à plus de 300 arrestations en deux semaines, et plusieurs journalistes indépendants ont été violemment pris à partie lors de la couverture des événements.

Dans ce climat de tensions, la Géorgie se trouve à un carrefour décisif. Si la pression populaire et internationale parvient à infléchir la position du gouvernement, de nouvelles élections pourraient être organisées dans un cadre plus transparent. À l’inverse, si le Rêve géorgien parvient à asseoir son pouvoir en renforçant la répression et en maintenant son éloignement de l’UE, le pays pourrait entrer dans une période de plus grande instabilité politique et diplomatique.

L’enjeu dépasse largement les frontières de la Géorgie : il s’agit aussi d’un test pour l’Union européenne et la communauté internationale dans leur capacité à défendre les principes démocratiques face à l’influence russe.

Crédit photo : Shutterstock/George Khelashvili

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