LA REVUE DEMOS

Un an après la chute du régime Assad, comment l’Union européenne peut-elle renforcer ses relations diplomatiques avec la Syrie tout en répondant aux risques sécuritaires persistants ?

Après avoir renversé le régime Assad en décembre 2024, l’ancien jihadiste et désormais président de la République arabe syrienne Ahmed al-Charaa tente de montrer une nouvelle image d’un pays meurtri par plus d’une décennie de guerre civile.

En quête de reconnaissance dans la région, l’Union européenne s’est rapidement déployée pour renforcer ses relations diplomatiques avec Damas, au point mort depuis 2011. La visite de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et du président du Conseil européen Antonio Costa en Syrie le 9 janvier 2026 s’inscrit ainsi dans une dynamique entamée par les Etats membres dès la chute du régime. Moins d’un mois après le départ de Bachar al-Assad, les ministres des affaires étrangères français et allemands effectuaient une visite conjointe à Damas, avant d’être rejoints par leur homologue italien puis par Hadja Lahbib, commissaire européenne à la coopération. La décision la plus symbolique prise par les 27 reste la levée, le 20 mai 2025, de toutes les sanctions imposées à la Syrie. Pour rappel, les États membres avaient décidé, en mai 2011, de suspendre toute coopération bilatérale avec Damas à la suite de la répression menée par la dictature d’Assad contre les manifestants syriens en quête de droits et de libertés civiques. Cette décision s’était accompagnée d’un embargo sur les armes ainsi que sur les importations de pétrole en provenance du pays. Début janvier 2026, Ursula von der Leyen et Antonio Costa n’ont fait que prolonger l’approche adoptée par leurs prédécesseurs. À ce titre, Ursula von der Leyen a proposé au président syrien un « nouveau cadre de coopération » reposant sur un nouveau partenariat politique et économique renforcé par un plan de soutien financier apporté à Damas.

La position européenne reste difficile à cerner sur ce point, l’Union s’étant jusqu’ici surtout affirmée comme un acteur économique. Bruxelles a annoncé un engagement financier de 620 millions d’euros pour 2026-2027, s’ajoutant aux 38 milliards déjà versés depuis 2011 en faveur de la Syrie. Il convient de souligner que les coûts de la reconstruction du pays demeurent faramineux, estimés à environ 216 milliards de dollars selon la Banque mondiale, conséquence directe des affrontements sanglants qui ont ravagé une grande partie du territoire depuis 2011. Ceux-ci opposaient le clan Assad à divers groupes rebelles, dont les Kurdes et le Front al-Nosra, devenu par la suite Hayat Tahrir al-Cham, principal acteur du renversement du régime. Près d’un million de maisons auraient été détruites par les combats selon le ministre syrien des travaux publics et du logement. À cela s’ajoutent les conséquences sur l’économie nationale, dans un pays où le revenu national brut par habitant demeure bien en deçà du seuil international des pays à faible revenu. 

Les efforts financiers ne semblent pouvoir garantir la stabilité du pays, à l’heure où l’enjeu sécuritaire demeure crucial. La coexistence avec la communauté kurde reste encore complexe, notamment au nord du pays, où les Kurdes disposent d’autonomie élargie dans certains quartiers d’Alep. Le respect de l’accord bilatéral signé en mars 2025 visant à intégrer les institutions de l’administration autonome kurde au sein de l’État syrien, malgré la réticence de la communauté kurde, reste un sujet d’affrontements intenses entre les deux parties. La question islamiste reste également d’actualité, avec la place des combattants étrangers qui avaient rejoint le groupe d’Al-Charaa à partir de 2012, et qui se montrent aujourd’hui en léger décalage avec la politique nationaliste de leur chef. Disposant de fiefs au sud du pays, l’État islamique pourrait exploiter ces divergences pour poursuivre sa reconstruction, alors que la lutte contre le terrorisme islamiste reste au cœur des politiques occidentales, comme en témoignent les frappes américaines puis franco-britanniques menées depuis décembre 2025 contre des bases de l’organisation.

Ce dossier pourrait représenter bien plus qu’un simple engagement humanitaire pour les 27 : l’occasion de s’émanciper d’un rôle historiquement économique en se montrant capable d’influencer durablement la reconstruction et l’avenir du pays du Levant. Le défi s’annonce de taille, la Syrie restant au cœur des rivalités de puissances mondiales. Sur ce point, l’Union pourrait pâtir de son absence historique sur place. La Russie, bien que fragilisée par la guerre en Ukraine, entend préserver des relations pragmatiques avec le nouveau régime afin de maintenir ses bases militaires, essentielles à ses dispositifs et à ses relais en Afrique. Géographiquement très proche, la Turquie demeure particulièrement vigilante face à toute perspective d’autonomie kurde en Syrie, qui pourrait renforcer les revendications des quelque 20 % de Kurdes composant la population nationale. Début janvier 2026, l’émissaire américain en Syrie, Tom Barrack, s’est félicité du cessez-le-feu entre les forces syriennes et les Kurdes, soulignant l’attention portée par Washington à l’évolution de la situation. Dans ce cadre, le Département d’État américain a annoncé la création d’une structure conjointe syriano-israélienne, sous supervision américaine, destinée à apaiser les tensions entre les deux pays. Sans oublier les pays arabes, l’Arabie Saoudite et la Qatar en tête, voulant asseoir leur rôle d’arbitre des conflits régionaux. Le dossier syrien s’impose comme un test majeur pour la politique euro‑méditerranéenne, à la croisée des enjeux diplomatiques, sécuritaires et sociaux. Au‑delà de la reconstruction et de la stabilisation politique, l’Europe doit désormais intégrer dans sa stratégie la dimension humaine et migratoire, avec près de 1,2 million de réfugiés et demandeurs d’asile syriens présents sur son territoire, soulignant que la gestion de la Syrie ne se limite pas à Damas, mais façonne l’ensemble de son rôle et de son influence dans la région.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

De quelles manières l’État australien reconstruit-il son influence régionale à travers la question climatique ? 

Du 9 au 20 novembre 2026 aura lieu la « COP31 », ou conférence d’Antalya sur les changements climatiques. Ce sera l’occasion pour les 197 États parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de se réunir une nouvelle fois pour discuter et adopter les mesures jugées nécessaires pour tendre vers les objectifs fixés par les conventions internationales précédemment adoptées en la matière. Si cet événement s’inscrit dans la droite lignée des 30 Conférences des Parties...

La révolte des « cafards » en Inde : de la fuite des cerveaux à la contestation interne ? 

25 juillet 2025, New Delhi. Après sept semaines de manifestations, le ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a annoncé sa démission dans la journée. Alors que le Premier ministre Narendra Modi assiste à la pire crise politique du pays depuis sa réélection en 2024, les membres du Parti des cafards savourent leur première victoire. Né sur les réseaux sociaux en mai 2026 et d’origine satirique, ce nouveau parti a rapidement rassemblé la génération Z. S’adressant en priorité aux jeunes diplômés,...

La rencontre Trump-Zelensky du 28 juillet annonce-t-elle un repositionnement stratégique des États-Unis en Ukraine ?

Le 28 juillet 2026, Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, retrouve Donald Trump à la Maison-Blanche pour un entretien très attendu d’une heure, dans le Bureau ovale. Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe de février 2022, et après une relation bilatérale longtemps marquée par la défiance, la rencontre a été qualifiée de « positive et productive » par la porte-parole de la Maison-Blanche. En février 2025, à peine un mois après son investiture, Donald Trump recevait déjà...

Comment les drones marins révolutionnent-ils la surveillance de la biodiversité dans les régions polaires ?

Dans les régions polaires, la révolution des drones marins ne tient pas seulement à l’absence d’équipage. Leur avantage est politique autant que scientifique : ils restent en mer durant des semaines, atteignent des zones dangereuses et répètent les mesures pour un coût logistique et environnemental inférieur à celui d’un navire. Échosondeurs, caméras, hydrophones et capteurs produisent ainsi des données plus continues sur les espèces et leur habitat. Mieux observer permet de fixer des quotas, de fermer une pêcherie, de délimiter...

Comment la gentrification à Mexico redéfinit-elle les enjeux migratoires du pays?

En 2024, la ville de Mexico a été classée par The Economist comme la 16e ville la plus chère au monde, devant des villes tout autant populaires et attirantes comme Milan et Washington D.C. Si cette hausse des prix pourrait signifier pour certains une redynamisation de la ville et une hausse de la qualité de vie, pour la classe moyenne mexicaine, cela implique de se confronter au déplacement et à la transformation de l’identité urbaine de Mexico. À partir de...

Dans quelle mesure la Syrie peut-elle devenir un acteur clé de la reconfiguration des routes énergétiques ? 

Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran, déclenché en mars 2026 dans le sillage de l’escalade militaire avec les États-Unis, a brusquement privé les marchés mondiaux d’une artère où transitent habituellement 20 millions de barils par jour. Face à ce goulot d’étranglement naval et aux menaces houthistes persistantes en mer Rouge, Bagdad, Washington et plusieurs chancelleries européennes réorientent en urgence la cartographie énergétique régionale. Au centre de ce redéploiement logistique se trouve la Syrie. Depuis la chute du régime de...

Malgré l’ACEUM et l’accord de Turnberry, pourquoi Trump impose-t-il de nouveaux droits de douane au Canada et à l’UE ?

Voici ton texte corrigé, avec uniquement les fautes d’orthographe et de grammaire rectifiées, sans modification du sens ni ajout d’informations : Le 20 juillet 2026, Donald Trump a signé un décret imposant 50 % de droits de douane supplémentaires sur une série de produits canadiens, du vin au ciment en passant par les crosses de hockey, applicables dès le 19 août prochain. Quatre jours plus tard, le 24 juillet, entrait en vigueur un droit additionnel plafonnant à 10 % la...

L’Europe est-elle prête à affronter un monde d’extrême chaleurs ?

Alors que les flammes ont ravagé les forêts de Fontainebleau et de Gironde cet été, et après que l’Europe a connu les mois de juin et de juillet les plus chauds jamais enregistrés (article écrit le 6 août 2026), la question de sa préparation face aux vagues de chaleur extrême se pose de manière urgente. Sur tout le continent, les coûts humains et environnementaux liés à ces épisodes caniculaires se font sentir. En Espagne, douze personnes sont décédées en juillet...

Que reste-t-il de la “politique arabe” de la France ?

La « politique arabe » de la France désigne la part de sa politique étrangère orientée vers le monde arabe, compris comme un tout, du Maroc à la frontière irako-iranienne. Elle se caractérise par une volonté de nouer des relations de confiance particulièrement étroites, qui différencieraient la France des autres pays. Son point de départ se situe en 1967, lorsque le général de Gaulle, à rebours des autres pays occidentaux, condamne l’occupation des territoires palestiniens par les troupes israéliennes à...

Dans quelle mesure le cadre juridique international redessine-t-il les rapports de force géopolitiques autour de la reconstruction syrienne ?

Depuis la chute de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la reconstruction syrienne est devenue un chantier où chaque levée de sanction ouvre un marché : Washington, l’ONU et l’UE démantèlent en parallèle, mais à des rythmes différents, l’architecture de sanctions bâtie depuis les années 2000. Côté américain, Washington abroge le 10 octobre 2025 le Caesar Act — en vigueur depuis 2020 — porté par le représentant Wilson avec l’appui de l’émissaire Thomas Barrack ; Rubio avait déjà révoqué en...