LA REVUE DEMOS

Comment la France peut-elle s’imposer face à l’Allemagne dans l’industrie de la défense ? 

L’industrie européenne de défense n’a jamais produit autant d’acronymes que de désaccords. FCAS, MGCS, MAWS : les projets franco-allemands s’empilent, mais avancent au rythme d’une méfiance réciproque. Officiellement partenaires, Paris et Berlin s’opposent sur presque tout : gouvernance, propriété intellectuelle et partage industriel. En coulisses, c’est autant une rivalité stratégique qu’économique. « Quand on parle d’industrie de défense, l’Allemagne entend industrie et la France entend défense », constate Christophe Gomart, ancien chef du renseignement militaire.

Depuis dix ans, Berlin a pris l’avantage. Sous l’égide de l’OTAN, l’Allemagne pilote le « Framework Nation Concept », une architecture de coopération regroupant dix-neuf États européens. Concrètement, ce mécanisme organise des ensembles multinationaux autour de noyaux nationaux, ici les forces allemandes, afin d’harmoniser l’entraînement, le matériel et les procédures. En pratique, il crée une interdépendance technologique : pour fonctionner au sein de ces unités intégrées, les armées partenaires doivent s’adapter aux standards, aux équipements et parfois même aux chaînes logistiques allemandes.

Ce fonctionnement place Berlin dans une position avantageuse, car ce sont majoritairement des entreprises allemandes qui fournissent les technologies et les capacités nécessaires à cette harmonisation. Ainsi, l’intégration progressive des forces néerlandaises ou norvégiennes à la Bundeswehr s’accompagne d’une montée en dépendance vis-à-vis de l’industrie allemande de défense. La commande norvégienne de quatre sous-marins U-212 illustre cette dynamique. Comme le résume le député français Jean-Charles Larsonneur, ce système constitue « un instrument stratégique au service de l’industrie allemande », faisant de Berlin « l’intégrateur des capacités européennes ».

Cette montée en puissance s’appuie sur une stratégie à long terme. L’Allemagne, qui consacrait 34 milliards d’euros à sa défense en 2016, en dépensait près de 43 milliards trois ans plus tard, avant d’annoncer en 2024 un plan d’investissement global de 1 000 milliards pour ses infrastructures et ses armées10. En se dotant d’un financement massif, pérenne et adossé à une stratégie industrielle claire, Berlin se positionne ainsi comme l’un des rares États européens capables de moderniser rapidement ses capacités et d’imposer ses standards technologiques au reste du continent. La rigueur budgétaire fait ici office d’arme d’influence : au moment où la France multiplie les déficits, Berlin incarne la puissance solvable, capable de financer son leadership militaire. Le contraste est saisissant avec une France qui revendique une autonomie stratégique mais peine à en assumer le coût.

Ces tensions reflètent deux cultures stratégiques opposées. L’Allemagne s’est construite dans le cadre protecteur de l’OTAN et demeure attachée au parapluie américain. La France, héritière de la doctrine gaullienne, privilégie l’indépendance et la capacité d’action autonome. Ces orientations divergentes créent inévitablement des frictions ; Paris privilégie des programmes européens capables de renforcer une autonomie stratégique commune, tandis que Berlin pousse pour des solutions compatibles avec les standards de l’Alliance, souvent dominés par les technologies américaines. Cette différence de priorités complique la coopération et alimente les malentendus.

L’Union européenne tente d’imposer une cohérence industrielle. En mars 2025, la Commission a présenté un livre blanc pour doter l’Europe d’un fonds de défense, SAFE (Security Action for Europe), doté de 150 milliards d’euros et assorti d’une « préférence européenne » dans les marchés publics. Bruxelles promet d’assouplir les règles d’endettement à hauteur de 650 milliards pour soutenir la relance militaire. Ursula von der Leyen a résumé l’esprit du plan : « Si l’Europe veut éviter la guerre, elle doit se préparer à la guerre. » Le commissaire Andrius Kubilius a ajouté : « 450 millions d’Européens ne devraient pas dépendre de 340 millions d’Américains pour les défendre contre 140 millions de Russes ».

Le contexte international renforce l’urgence de cette autonomisation. Les États-Unis, engagés dans leur pivot vers l’Asie, ont réduit leur soutien logistique et leur approvisionnement en armements à l’Europe. Entre 2022 et 2023, 63 % des achats militaires européens provenaient encore d’industriels américains₄. En 2024, cette part est tombée à 44 %, ce qui signale à la fois une prise de conscience et un manque d’alternatives crédibles. Cette inquiétude s’explique par le fait que de nombreux équipements américains intègrent des technologies soumises à des règles strictes d’exportation, comme la réglementation ITAR (International Traffic in Arms Regulations). Ces dispositifs donnent à Washington un droit de regard sur l’usage de certains systèmes sensibles : missiles, logiciels de ciblage, réseaux de communication. Concrètement, en cas de crise majeure, un pays européen pourrait avoir besoin de l’accord des États-Unis pour employer pleinement ces capacités. Cette dépendance potentielle limite son autonomie militaire et nourrit la réticence à acheter du matériel américain₄.

Dans ce paysage fragmenté, la France conserve un atout : son industrie d’armement demeure l’une des rares capables de rivaliser avec les États-Unis sur l’ensemble du spectre technologique. Dassault, Naval Group et MBDA disposent d’un savoir-faire complet, de la conception à la production. Les succès du Rafale à l’export, notamment en Inde où 114 nouveaux appareils sont envisagés, confortent cette position⁶. L’Hexagone est aujourd’hui le deuxième exportateur mondial d’armes, derrière les États-Unis, avec environ 210 000 emplois liés au secteur.

Pour Jean-Pierre Maulny, la solution passe par un saut politique : la création d’une « zone de défense » sur le modèle de la zone euro, regroupant les États prêts à mutualiser leurs capacités et leurs dépenses. Une intégration différenciée, plus réaliste que les slogans d’« armée européenne ». L’idée rejoint celle d’Emmanuel Macron d’un « pilier européen » au sein de l’OTAN : une Europe capable de se défendre seule, mais ouverte à la coopération transatlantique. Encore faut-il que la France parvienne à convaincre Berlin de partager sa vision de la puissance.

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