LA REVUE DEMOS

Comment la France utilise-t-elle sa puissance maritime ?

La France gère le deuxième espace maritime mondial avec 10,9 millions de km² de Zone Économique Exclusive (ZEE), dont 97 % en outre-mer. Héritière de la Convention sur le droit de la mer de 1982, cette étendue lui confère des droits souverains pour explorer, exploiter les ressources et contrôler les activités économiques jusqu’à 200 milles nautiques. Ses nombreux territoires ultramarins et ses îles étendent ces espaces maritimes, plaçant le pays dans tous les grands océans et fondant une stratégie axée sur la présence et le contrôle.

La défense de ces espaces repose sur la Marine nationale, pivot de contrôle et de dissuasion dans un contexte de rivalités maritimes accrues. Ces zones subissent des pressions multiples : contestations de souveraineté, concurrence pour les ressources ou militarisation, notamment dans l’océan Indien et le Pacifique. Septième marine mondiale par le tonnage, elle combine dissuasion nucléaire, opérations de haute intensité et sécurisation des routes commerciales, en particulier contre les trafics illicites comme le narcotrafic en provenance d’Amérique latine vers l’Europe, qui menace directement la sécurité intérieure et la santé publique en France. Cette présence s’appuie sur un réseau de bases navales prépositionnées dans les outre-mer et chez certains partenaires, comme aux Émirats arabes unis ou à Djibouti, permettant des déploiements rapides malgré l’éloignement des espaces maritimes français.

La protection des flux constitue un enjeu stratégique, car 90 % du commerce mondial et 78 % des importations françaises transitent par voie maritime. Consciente du contexte géopolitique tendu, la France mène plusieurs opérations militaires, notamment dans le golfe de Guinée ou l’océan Indien, pour lutter contre la piraterie et garantir la liberté de navigation, comme avec l’opération Atalante. La protection des détroits stratégiques, des flux énergétiques et des infrastructures critiques, comme les câbles sous-marins, devient un enjeu central pour sécuriser les approvisionnements énergétiques et commerciaux, tout en affirmant sa présence sur les grandes routes du commerce mondial.

L’exploitation économique de la ZEE représente un second levier de puissance. L’économie maritime génère plus de 90 milliards d’euros de chiffre d’affaires, soit environ 3 à 4 % du PIB national, et plusieurs centaines de milliers d’emplois, avec des secteurs clés comme le transport, la construction navale ou les services offshore. Des acteurs comme CMA CGM ou Naval Group dominent leurs segments, tandis que les chantiers navals français se spécialisent dans des productions à haute valeur ajoutée : paquebots, navires militaires ou équipements offshore. Cette économie repose sur des ressources variées : pêche, hydrocarbures offshore, minerais des grands fonds ou énergies marines renouvelables, dont le potentiel reste largement sous-exploité.

Les territoires ultramarins, comme la Polynésie française avec 4,5 millions de km² ou la Nouvelle-Calédonie avec 1,4 million de km², concentrent plus de la moitié de la ZEE. Ils servent de points d’appui militaires, d’espaces de ressources et de relais d’influence diplomatique, imposant une articulation constante entre stratégie maritime et politique ultramarine.

Pour consolider sa ZEE, la France mise sur l’« économie bleue », incluant les biotechnologies marines, l’aquaculture ou les énergies renouvelables. Cette stratégie intègre la protection de l’environnement : en 2026, l’objectif de 24 % d’aires marines protégées a été atteint en superficie, mais la protection effective reste limitée par des réglementations insuffisantes et une faible portion de zones fortement protégées. La France joue aussi un rôle actif dans la gouvernance des fonds marins et organise des événements internationaux, comme le One Ocean Summit en 2022, pour affirmer son influence. Cette stratégie s’appuie sur la recherche, menée par des institutions comme l’Ifremer ou le SHOM, chargées de l’étude, de la cartographie et de la connaissance des milieux marins.

La projection maritime française rencontre des contraintes structurelles : ses ports, comme ceux du Havre ou de Marseille, traitent moins de volumes que des hubs européens comme Rotterdam ou Anvers, limitant sa capacité à capter les flux commerciaux. Certaines filières, comme la pêche ou les énergies marines, accusent du retard, en partie à cause de la dispersion géographique de la ZEE, qui alourdit les coûts de surveillance et de défense. Ce défi s’accentue dans un contexte de réarmement naval mondial, marqué par la montée en puissance de grandes marines, notamment celles de la Chine, des États-Unis ou de l’Inde. La puissance maritime française se construit ainsi dans un équilibre fragile entre ambitions globales, contraintes budgétaires et recomposition des rivalités internationales.

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