LA REVUE DEMOS

Comment Israël a contribué au développement du narcotrafic au Mexique ?

Selon l’association militante Stop US Arms to Mexico, de 2006 à 2018, la Israel Weapons Industries (I.W.I.) a exporté 23 772 armes à feu vers le Mexique pour une valeur approximative de 34 millions d’euros. De celles-ci, plus de 2600 ont été acheminées vers des États mexicains tels que Jalisco, Veracruz, Tamaulipas et Guerrero, zones où ont lieu 60 % des confiscations d’armes illégales du pays.

Ces ventes d’armes sont légales, puisqu’elles sont originellement destinées à l’armée mexicaine qui a le droit d’en disposer. La corruption et la violence croissante ont cependant facilité la création de liens entre les forces armées et les groupes criminels. Tandis que l’armée nationale revend les équipements militaires aux polices municipales, une partie de ces armes arrive aussi sur le marché noir.

Le flux constant d’armes au fil des années alimente ce marché et son attractivité. Dans un pays marqué par la corruption et l’impunité, l’intraçabilité de ces armes empêche toute régulation efficace et participe à la prolifération des actes violents. En 2023, la Human Rights Watch signale 25 homicides pour un groupe de 100 000 personnes, ce qui représente un des taux d’homicide les plus élevés au monde. Israël n’est pas le seul pays qui vend des armes au Mexique; certaines armes illégales confisquées viennent aussi d’entreprises européennes comme Beretta ou Heckler & Koch.

La place d’Israël dans le développement des cartels et de la violence est particulière. Parallèlement aux armes, Israël joue un rôle dans la formation de militaires mexicains depuis 1994, d’abord pour contrer des mouvements rebelles, puis pour soutenir les offensives contre les cartels. Cet encouragement à la solution militarisée aurait produit l’effet inverse de celui recherché, en renforçant les cartels et en aggravant le climat de violence et de répression. L’équipe de chercheurs Valeria Espinosa et Donald B. Rubin a montré dans une étude de 2015 que les interventions militaires pouvaient accroître les violences au Mexique.

Les échanges militaires entre Israël et le Mexique remontent aux années 1970, mais ils prennent une dimension nouvelle en 2006, lorsque le président Felipe Calderón déclare la guerre aux narcotrafiquants. Celle-ci a conduit à des milliers de morts et de disparus, mais aussi à la multiplication et à la division des cartels déjà existants. Au Chihuahua, le nombre de morts liés au trafic de drogue est passé de 100 à 2000 en l’espace de trois ans. Plus généralement, entre 2007 et 2011, il y aurait eu 50 000 morts et 10 000 disparitions. La démarche de Calderón a échoué par son attaque exclusive des organisations criminelles sans s’occuper du trafic d’armes et d’autres facteurs sociaux, comme le soutient la journaliste Anne Vigna dans un article de 2012 pour Le Monde Diplomatique.

Pour maintenir ce conflit, la demande d’armes au Mexique a dû s’accroître, ouvrant la porte à un marché lucratif et aux ventes illégales. En 2020, The Guardian évoque les armes étrangères complices dans l’assassinat de 119 journalistes mexicains. Ces derniers sont souvent des cibles des cartels puisqu’ils enquêtent sur leurs liens avec les gouvernements et polices locales. Forbidden Stories, association internationale de journalistes, a trouvé, grâce à des documents militaires déclassifiés, que les armes israéliennes arrivant au Mexique étaient probablement utilisées pour des exécutions et des règlements de comptes. Entre 2010 et mai 2020, 41 armes illégales saisies ont été reliées à la Israel Weapons Industry (IWI). Face à cette problématique, le Traité de l’ONU sur le Commerce des Armes de 2013 a tenté de réguler leur vente vers les pays touchés par le crime organisé. Israël en a été signataire, mais ne l’a jamais ratifié.

En parallèle, l’arsenal des cartels s’est modernisé : drones armés, explosifs sophistiqués et fusils Galil, Tavor ou Jericho, les mêmes que ceux utilisés à Gaza. La modernisation des groupes criminels s’est accompagnée d’une professionnalisation de leurs techniques de combat. En 1994, au Chiapas, commence la rébellion zapatiste (EZLN), un groupe qui cherche à faire reconnaître les droits individuels et collectifs de la population autochtone et qui s’inscrit dans un mouvement altermondialiste contre l’ALENA. Le gouvernement de l’époque, cherchant des solutions pour réprimer le soulèvement, s’est allié avec les forces israéliennes pour entraîner des soldats mexicains. Les techniques de répression et les politiques de contrôle social, inspirées de la Première Intifada, ont façonné plusieurs générations de militaires et de policiers, près de 50 chaque année. En 2012, Le Monde discute des nouveaux rapports de force entre les cartels et mentionne les Zetas. Le journal souligne que ce groupe narco-paramilitaire est né de déserteurs des Grupos aeromóviles de fuerzas especiales (Gafes), entraînés en partie aux États-Unis mais aussi en Israël. Le “savoir-faire” militaire est un élément transmissible aux cartels. En Colombie, il a été établi que d’anciens militaires connaissant les techniques israéliennes ont été recrutés par Pablo Escobar ou Rodríguez Gacha, dirigeants du cartel de Medellin. Les entraînements militaires de pointe dispensés par Israël ont des effets notables, alimentant les dynamiques violentes et les logiques répressives dans le pays, que ce soit dans la guerre contre les narcotrafiquants ou contre des groupes militants.

Plus récemment, en juillet 2025, le média israélien The Marker publie un rapport sur une affaire de corruption illustrant les liens entre pouvoir politique et narcotrafic : l’ex-président mexicain Enrique Peña Nieto (2012-2018) aurait reçu 25 millions de dollars de la part de deux entrepreneurs israéliens pour garantir des contrats à des compagnies de cyber-surveillance telles que le NSO Group, la firme derrière le spyware Pegasus. Ce logiciel est fortement controversé car il sert à la surveillance et à l’intimidation de journalistes et de militants, alors que ceux-ci s’efforcent de dénoncer les violences des cartels. Dans un pays comme le Mexique, où les journalistes sont des cibles constantes du crime organisé et d’institutions corrompues — deux journalistes tués chaque mois selon Reporters Sans Frontières — l’affaire a remis en lumière les bénéfices que peuvent tirer les cartels des échanges militaires et technologiques avec Israël.

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