Le 10 juin 2026, les Philippines protestent contre la présence d’une structure flottante chinoise près de Scarborough, un récif situé à 220 kilomètres de l’île philippine de Luzon. Si Pékin présente l’appareil comme un dispositif de recherche scientifique, Manille y voit au contraire une présence illégale dans une zone où les deux pays revendiquent des droits souverains, redoutant une installation plus durable, voire la poldérisation de l’atoll, comme la Chine a pu la pratiquer sur des îles comme Fiery Cross. L’incident paraît mineur, mais il est révélateur de la stratégie chinoise visant à étendre sa mer territoriale : faire avancer sa présence par petites touches, sous couvert d’activités civiles, scientifiques ou environnementales, jusqu’à transformer un contrôle de facto sur une île en réalité politique.
La Chine revendique depuis longtemps cet espace : la déclaration du 4 septembre 1958 sur sa mer territoriale mentionnait déjà Scarborough, aux côtés de l’archipel de Taïwan. Toutefois, le conflit se cristallise en avril 2012, quand un bâtiment philippin tente d’arraisonner huit navires de pêche chinois présents sur le récif. Deux navires de surveillance maritime chinois empêchent l’arrestation et un accord négocié par les États-Unis engage les deux parties à se retirer du récif. Mais la Chine maintient sa présence sur le récif et occupe depuis lors illégalement le territoire en y imposant des pêcheurs et des garde-côtes toujours plus nombreux, au mépris du droit international.
Contrairement à d’autres zones de la mer de Chine méridionale, le récif est dépourvu d’hydrocarbures. Son importance tient d’abord à ses ressources halieutiques : en 2012, au plus fort de la crise, 80 bateaux de pêche chinois étaient présents autour du récif, Pékin ayant fait de la pêche un moyen d’affirmation territoriale. Des nodules polymétalliques, minéraux riches en métaux stratégiques, ont également été repérés autour du haut-fond, à 3 000 mètres de profondeur. À cette dimension économique s’ajoute un enjeu stratégique. Selon le géographe François-Xavier Bonnet, Scarborough pourrait devenir un hub de communication et de renseignement proche de l’île philippine de Luzon et apte à surveiller les routes Singapour-Hong Kong et Manille-Hong Kong. La Chine compte donc sur l’accaparement de telles îles pour en faire des points d’appui militaires, qui pourraient également servir à ses sous-marins nucléaires, comme le suppose le géographe, la profondeur océanique y étant plus importante qu’au large du littoral.
Le droit international n’est pas parvenu à fragiliser cette ambition. En 2016, le tribunal arbitral de la CNUDM, saisi par les Philippines, a jugé que Scarborough ne pouvait être intégré à une ZEE et devait ainsi rester accessible à plusieurs nationalités. Il a condamné la Chine, par la même occasion, pour avoir empêché les pêcheurs philippins d’y exercer la pêche depuis 2012, tout en estimant que la ligne en neuf traits, démarcation délimitant la portion de la mer de Chine sur laquelle Pékin affirme détenir une souveraineté, est dépourvue de fondement en droit international. Le ministère chinois des Affaires étrangères a rejeté la décision, la déclarant « nulle », et a répété que les différends territoriaux devaient être réglés par négociation bilatérale.
Mais la présence chinoise à Scarborough ne porte pas seulement préjudice à la souveraineté des Philippines. Elle endommage également un riche écosystème corallien. Les images satellite analysées par l’Asia Maritime Transparency Initiative ont révélé que plus de 760 hectares de récifs ont été endommagés dans la région, notamment en raison de la pêche aux bénitiers pratiquée par la Chine. De même, le biologiste marin Kent Carpenter a documenté la destruction des récifs coralliens provoquée par les lames métalliques traînées sur les fonds marins pour extraire les bénitiers géants.
C’est pourtant la cause environnementale que Pékin souhaite désormais instrumentaliser pour s’imposer dans la région, souhaitant faire du récif de Scarborough une réserve marine naturelle. À un an de la première COP Océan, Pékin souhaite avant tout exploiter cette faille pour renforcer sa mainmise sur Scarborough. Collin Koh, analyste en sécurité maritime, parle d’une véritable « guerre juridique » : si une telle tactique fonctionne à Scarborough, elle pourrait être reproduite ailleurs en mer de Chine méridionale. Incapable d’obtenir la reconnaissance légale ou diplomatique de ses revendications maritimes, la Chine tente de s’imposer comme précurseur en mer de Chine méridionale en verdissant son image. En réaction, le ministère philippin de la Justice a annoncé en 2024 travailler à un dossier environnemental contre la Chine pour les dommages causés en mer des Philippines occidentales.
Scarborough s’inscrit donc pleinement dans la stratégie chinoise de la zone grise, entre la paix et la guerre ouverte : la Chine y avance ses intérêts territoriaux sans déclencher de conflit armé, en y imposant des civils, des scientifiques et des enjeux environnementaux. Une accumulation patiente de faits accomplis qui inquiètent sans révolter et qui, désormais repeints aux couleurs de l’écologie, desservent le soft power chinois tout en fabriquant, dans le pays, une souveraineté par l’usage sur la mer de Chine.
