LA REVUE DEMOS

Comment la nouvelle régulation des stablecoins aux Etats-Unis peut-elle influencer la domination économique des États Unis ?

En juillet 2025, Donald Trump a ratifié le GENIUS Act, première loi fédérale américaine encadrant l’émission et l’usage des « stablecoins ». Le texte établit un cadre juridique unifié pour les émetteurs, impose des exigences strictes de réserves et place ces acteurs sous la supervision des autorités fédérales.

Cette initiative intervient dans un contexte de forte croissance des stablecoins et s’inscrit, selon le Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), dans une stratégie visant à consolider la domination mondiale du dollar et à orienter l’évolution de l’ordre monétaire international en faveur des États-Unis.

Le Fonds monétaire international (FMI) définit les stablecoins comme des cryptoactifs dont la valeur est indexée sur un actif de référence, le plus souvent une monnaie fiduciaire comme le dollar américain, ou parfois une matière première telle que l’or. Contrairement au bitcoin, leur prix ne fluctue pas librement sur les marchés. Cette caractéristique justifie leur adoption rapide comme instrument de paiement et de réserve de valeur dans l’écosystème crypto. En 2025, les stablecoins représentent environ 8 % de la capitalisation totale du marché des cryptoactifs, et leurs volumes de transactions mensuels ajustés dépassent ceux de Visa et PayPal, selon des données relayées par Binance Research. Le stablecoin dominant reste le Tether (USDT), avec plus de 160 milliards de jetons en circulation.

Le GENIUS Act fournit un cadre légal qui sécurise juridiquement ces instruments et crée les conditions d’une expansion massive. Cette régulation structure un processus de dollarisation numérique. La quasi-totalité des stablecoins en circulation, soit environ 97 %, est adossée au dollar. Leur diffusion renforce l’usage international de la monnaie américaine dans les échanges quotidiens, en dehors des circuits bancaires traditionnels. Les stablecoins servent notamment aux paiements transfrontaliers à faible coût et aux remises migratoires, c’est-à-dire les transferts d’argent envoyés par les travailleurs expatriés à leurs proches restés dans leur pays d’origine.

Les flux de stablecoins se concentrent largement dans les économies émergentes et à faibles revenus en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Le Nigeria figure parmi les pays les plus utilisateurs, avec environ 25,9 millions de détenteurs, selon les données publiées en 2025. Au Venezuela, l’usage des stablecoins progresse fortement en réponse à l’hyperinflation et à l’instabilité du bolivar. Dans ces contextes, le dollar numérique circule sans intermédiaires bancaires américains tout en prolongeant l’influence monétaire des États-Unis. La régulation fédérale américaine encadre ces usages et crédibilise ces actifs auprès des utilisateurs internationaux.

La loi américaine ouvre un canal privé de financement de la dette publique. Les règles imposées aux émetteurs exigent des réserves intégrales pour garantir la convertibilité des stablecoins en monnaie fiduciaire. Ces réserves ne sont pas conservées sous forme de liquidités dormantes, mais placées sur des actifs liquides et considérés comme sans risque, principalement des bons du Trésor américain. À mesure que la capitalisation des stablecoins augmente, la demande pour ces titres de dette progresse mécaniquement. Les stablecoins adossés au dollar participent ainsi à l’absorption d’une partie de la dette fédérale par des acteurs privés du secteur crypto, sans intervention directe des banques centrales étrangères.

Cette dynamique renforce une dépendance structurelle aux infrastructures financières américaines. Les États dont les populations adoptent massivement les stablecoins en dollar s’exposent à une érosion de leur souveraineté monétaire, dans un environnement déjà marqué par l’omniprésence de moyens de paiement américains tels que Visa, Mastercard, Apple Pay ou Google Pay. Le contrôle normatif exercé par les autorités américaines sur les émetteurs de stablecoins s’ajoute à cette dépendance technologique et financière.

L’Union européenne est directement concernée par ces évolutions. La Banque centrale européenne a exprimé en 2025 ses inquiétudes face à une adoption massive de stablecoins libellés en dollar par les résidents européens, soulignant les risques pour la transmission de la politique monétaire et la stabilité financière de la zone euro.

Les initiatives européennes visant à promouvoir des stablecoins en euro restent limitées. L’EURC, stablecoin émis par Circle, affiche un encours compris entre 170 et 200 millions d’euros, un niveau très inférieur à celui de l’USDT, dont l’encours dépasse 160 milliards de dollars, soit plus de 138 milliards d’euros. L’écart de taille illustre le déséquilibre actuel entre les projets indexés sur le dollar et ceux libellés en euro, dans un marché désormais structuré par la régulation américaine.

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