LA REVUE DEMOS

Comment la rupture diplomatique entre l’Algérie et le Maroc de 2021 a-t-elle transformé le différend sur le Sahara occidental en une impasse structurelle ?

Le 24 août 2021, Ramtane Lamamra, alors ministre des Affaires étrangères algérien, acte la rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc, invoquant une série d’“actions hostiles”. Parmi les griefs algériens figure notamment la note officielle d’Omar Hilale, ambassadeur du Maroc à l’ONU. En réponse au soutien d’Alger au Front Polisario – un mouvement indépendantiste sahraoui –, il a publiquement invoqué le droit à l’autodétermination du peuple kabyle lors d’une réunion du mouvement des non-alignés à New York. Alger pointe aussi la responsabilité présumée de Rabat dans les incendies de Kabylie d’août 2021, dont le bilan s’élève à 90 morts. À ces tensions s’ajoute l’affaire Pegasus, du nom du logiciel espion de l’entreprise israélienne NSO Group dont les services de renseignement marocains ont fait l’acquisition. Environ 6 000 numéros algériens – appartenant à des hauts fonctionnaires, des politiques ou des militants – avaient été sélectionnés comme cibles par le Maroc.

La rupture s’est matérialisée par le non-renouvellement du contrat d’exploitation du gazoduc Maghreb-Europe, qui acheminait du gaz naturel en provenance d’Algérie vers l’Espagne via le Maroc. Cet accord permettait à Rabat de percevoir annuellement près d’un milliard de m³ de gaz naturel, soit 97 % de ses besoins. L’Algérie a décidé, un mois après la rupture, de fermer son espace aérien à tous les avions civils et militaires marocains et aux appareils immatriculés au Maroc. Cette déconnexion totale, physique et énergétique, marque la fin d’une ère de voisinage pragmatique au profit d’une confrontation systémique.

Le Sahara occidental est un sujet sous-tendant la relation conflictuelle entre le Maroc et l’Algérie depuis sa cession par l’Espagne en 1975. Cette année-là, le roi Hassan II lance la “Marche verte”, pendant laquelle 350 000 Marocains, acheminés par convois depuis Marrakech et Agadir, marchent depuis Tarfaya pour franchir la frontière du désert et affirmer la souveraineté marocaine sur le territoire. Cette action pacifique entraîne sa prise et un accord entre l’Espagne, la Mauritanie et le Maroc. L’Algérie refuse l’annexion du Sahara par le Maroc et soutient le Front Polisario. Selon la politiste Khadija Mohsen-Finan, la raison officielle du soutien algérien au mouvement est le droit d’autodétermination des peuples, mais elle y voit aussi un enjeu stratégique : affaiblir son voisin marocain et obtenir un accès portuaire à l’Atlantique. Alger arme et forme les soldats du Polisario, et une guerre éclate entre eux et les forces marocaines alliées à la Mauritanie. Cette tension culmine en 1976 avec la bataille d’Amgala, qui oppose les armées des deux pays. Depuis ce choc frontal, le dossier saharien s’est mué en un pilier identitaire pour les deux États : une cause sacrée cimentant l’unité nationale à Rabat, et un dogme de politique étrangère inaliénable à Alger, interdisant toute concession sans risquer un désaveu intérieur majeur.

En 1999, quand Mohamed VI accède au trône, il fait du Sahara occidental une priorité absolue. C’est sous ce prisme que le Maroc mesurera, selon lui, “l’efficacité des partenariats qu’il établit”. Cette vision atteint son paroxysme en 2020, avec la signature des accords d’Abraham : le royaume normalise ses relations avec Israël en échange de la reconnaissance par Washington de sa souveraineté sur le Sahara occidental et de son soutien au plan d’autonomie de 2007. Ce projet propose aux autorités sahraouies de gérer la fiscalité du territoire, tout en maintenant les prérogatives souveraines de Rabat sur la défense, la monnaie et la diplomatie. En 2020, le plan d’autonomie marocain bénéficie d’une dynamique de soutiens internationaux, de Paris à Madrid en passant par Berlin.

Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU apporte son soutien au projet marocain. Alger a tenté en vain de contrecarrer l’approbation onusienne du plan, en cherchant à rallier Moscou, Pékin ou Islamabad. Isolée diplomatiquement, elle critique, par la voix de son ambassadeur Amar Bendjama, un projet qui “ne reflète pas fidèlement, ne reflète pas suffisamment la doctrine onusienne en matière de décolonisation”. Cet isolement, couplé à l’offensive diplomatique marocaine, verrouille le dialogue : là où Rabat voit une issue irréversible, Alger perçoit un encerclement stratégique intolérable.

En 2025, les deux pays africains aux plus grands budgets de défense sont l’Algérie, avec des dépenses avoisinant les 25 milliards de dollars, et le Maroc, avec un budget dépassant les 13 milliards de dollars. Cette course aux armements fragilise l’équilibre sécuritaire régional. “Bien qu’aucun des deux pays ne souhaite la guerre, ils semblent se préparer au pire”, déclarait en novembre 2025 Intissar Fakir, chercheuse au Middle East Institute de Washington. Le budget militaire algérien a drastiquement augmenté depuis 2020 pour moderniser ses forces armées, dans un contexte de fortes tensions avec ses voisins. Le Maroc, à l’ouest, n’est pas le seul pays qui inquiète l’Algérie. La situation avec les pays du Sahel, particulièrement le Mali, s’est aggravée en avril 2025 quand Bamako a accusé l’Algérie d’avoir abattu l’un de ses drones sur son territoire.

Les 23 et 24 février 2026, une séance de négociation initiée par les États-Unis s’est tenue à Washington sur la base du plan d’autonomie marocain, réunissant les représentants du Polisario, de Rabat, de Nouakchott et d’Alger, après un premier tour à Madrid deux jours plus tôt. Plusieurs tentatives de médiation, menées par l’Union européenne, l’Union africaine ou l’ONU, avaient déjà échoué sur ce conflit vieux de plus de 50 ans.

Aujourd’hui, l’intensification des efforts américains sur le sujet témoigne de leur volonté d’atteindre un accord-cadre avant le printemps 2026, mais l’accumulation de méfiance et la militarisation des frontières suggèrent que la diplomatie se heurte à une architecture de crise désormais figée.

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