LA REVUE DEMOS

Comment les GAFAM et les acteurs de l’IA participent au bras de fer contre l’UE ?

Dans la course à l’innovation et à l’IA, les GAFAM (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft) s’imposent comme acteurs géopolitiques majeurs. Entre dépendance technologique et pressions américaines, l’Union européenne peine à s’émanciper. Le bras de fer entre Washington et Bruxelles se cristallise sur la régulation numérique, qualifiée de « protectionnisme » par Donald Trump.

Malgré ses ambitions d’autonomie, l’Europe se trouve dans une situation de dépendance technologique. Les Vingt-Sept versent 264 milliards d’euros par an pour des services cloud et logiciels américains. Ces géants consolident leur domination en investissant dans l’innovation, notamment dans l’IA, reposant sur une collecte massive de données. Ces données, souvent qualifiées de nouvel or du XXIe siècle, constituent un levier central de compréhension des comportements individuels et alimentent les algorithmes des GAFAM. Avec le Cloud Act adopté en 2018 aux États-Unis, les autorités américaines peuvent accéder aux données stockées par leurs entreprises nationales en dehors de leurs propres frontières, y compris en Europe. L’exploitation des données européennes par les géants Américains soulève ainsi des enjeux majeurs d’indépendance stratégique, de sécurité et de souveraineté numérique : comment l’Union européenne peut-elle reprendre le contrôle ?

L’enjeu est d’autant plus crucial que les crises socio-politiques traversent le numérique. Les faits d’ingérence, d’usurpation d’identité et de désinformation se multiplient, brouillant progressivement la frontière entre vérité et mensonge. Ces ingérences bouleversent la vie démocratique de nombreux pays, en particulier lors des périodes électorales, comme en Allemagne ou en France. 

Face à ces défis, l’Union européenne a instauré au fil des années un arsenal juridique conséquent pour contrôler la modération du contenu des réseaux sociaux, les pratiques antitrust, ou encore la sécurité de l’intelligence artificielle. Des normes telles que le Règlement Général sur la Protection des Données, le Digital Services Act, le Digital Markets Act et l’IA Act encadrent désormais les activités des géants de la technologie, prévoyant sanctions et restrictions en cas de non-respect. En 2024, Apple a été condamné  à une amende de 1,84 milliard d’euros par l’UE pour des infractions au droit de la concurrence . Dans la même lignée, la Commission européenne a condamné Google à une nouvelle amende de 2,95 milliards d’euros pour abus de position dominante sur le secteur de la publicité en ligne en septembre 2025.

Adopté en 2024 en tant que première régulation mondiale du secteur, l’IA Act classifie les systèmes selon leur niveau de risque pour les droits fondamentaux. Il identifie notamment comme inacceptables des pratiques telles que la manipulation inconsciente, l’exploitation des vulnérabilités, la notation sociale ou encore la catégorisation biométrique. Ses dispositions entrent en vigueur progressivement, de février 2025 jusqu’en 2027.

Dans un registre plus coercitif,  l’Union européenne s’est dotée en 2023 de l’Instrument anti-coercition (IAC), destiné à répondre aux pressions économiques exercées par des puissances étrangères. Il vise à dissuader les pratiques de coercition d’acteurs étatiques ou privés cherchant à infléchir les choix politiques de l’Union ou de ses États membres. Cet outil a notamment été mobilisé en réaction aux mesures commerciales imposées par la Chine à l’encontre des produits lituaniens après l’ouverture d’un bureau diplomatique taïwanais à Vilnius en 2023. ’L’Union européenne affiche ainsi sa volonté de ne plus rester passive face à ce type de pressions et de se doter des moyens nécessaires pour y répondre.

Qualifié de « bouton nucléaire », cet instrument n’a toutefois jamais été utilisé contre les GAFAM. Cette retenue s’explique par une interdépendance économique forte : l’Europe dépend largement des technologies américaines, tandis que les géants du numérique ne peuvent ignorer un marché de près de 450 millions de consommateurs. Par ailleurs, si la balance commerciale est excédentaire en services pour les États-Unis, elle l’est en biens pour le Vieux Continent. Le déclenchement d’une guerre commerciale serait donc ravageur pour les deux parties, un constat régulièrement rappelé par Ursula von der Leyen face à un Donald Trump particulièrement offensif.

Parallèlement, les États membres tentent de renforcer leur souveraineté technologique. Début 2025, Ursula von der Leyen a annoncé un plan de 200 milliards d’euros visant à développer l’IA en Europe, comprenant notamment le programme InvestAI, doté de 20 milliards d’euros, pour la création de centres d’entraînement de modèles d’IA avancés. Le défi demeure considérable et mobilise de nombreux acteurs, dont la France, qui s’interroge paradoxalement sur un possible allègement des régulations afin de stimuler l’innovation.

De son côté, le président américain entend défendre les intérêts de ses entreprises numériques sur le marché européen. Dans un mémorandum de février 2025, il dénonce des « extorsions » et une « censure [européenne] menaçant la liberté d’expression ». En riposte, Donald Trump impose en mars 2025 d’importants droits de douane afin de, selon ses termes, « rééquilibrer » les préjudices subis par les États-Unis. 

Malgré ces tensions, les États-Unis et l’Union européenne restent appelés à maintenir une coopération étroite, tant leurs économies et leurs écosystèmes numériques sont interdépendants. Comme le souligne Clotilde Bômont, responsable de la recherche sur les technologies numériques et le cyberespace à l’EUISS, les partenaires doivent « maintenir la coopération dans le domaine numérique », même si cette situation doit constituer « une sonnette d’alarme pour l’Union européenne, appelée à tenir tête à Donald Trump tout en renforçant son autonomie stratégique ».

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