LA REVUE DEMOS

Comment les politiques migratoires de Trump menacent-elles le leadership scientifique et technologique des Etats-Unis?

Depuis les années 1990, la domination des États-Unis dans le domaine des sciences et des technologies a largement bénéficié de l’immigration, comme le montrent deux études de Khanna & Lee et Kerr & Lincoln. Les immigrés, notamment venus de Chine et d’Inde, représentent une part conséquente (26 %) des travailleurs dans les industries à haute valeur ajoutée.

Ce modèle, longtemps perçu comme un atout majeur de l’innovation américaine, est aujourd’hui fragilisé. Sous le mandat de Donald Trump, le climat vis-à-vis des étudiants et des scientifiques étrangers venus travailler aux États-Unis s’est fortement dégradé.

En 2018, le département de la Justice américaine (DoJ) lance la « China Initiative », un programme fédéral visant à poursuivre en justice des cas présumés « d’espionnage économique » chinois dans le monde de la recherche. Entre 2018 et 2023, 150 scientifiques ont fait l’objet d’enquêtes et plus d’une douzaine ont été poursuivis sur la base de soupçons d’espionnage. Face aux critiques de la communauté scientifique, dénonçant des manquements d’efficacité et un profilage racial latent, le programme a pris fin en 2022 sous le mandat de Joe Biden. Son abandon n’a toutefois pas suffi à dissiper le climat de suspicion : selon une étude américaine de 2022, celui-ci aurait encouragé le départ de près de 20 000 scientifiques d’origine chinoise. Ce mouvement s’observe également à travers des parcours individuels emblématiques. Dès 2019, Song-Chun Zhu, scientifique réputé de l’Université de Californie, a fait le choix de retourner en Chine pour rejoindre l’Institut pour l’intelligence artificielle de l’Université de Pékin.

Depuis sa réélection en 2024, Donald Trump poursuit sa politique d’hostilité vis-à-vis des ressortissants chinois. En mai 2025, le secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé la révocation « agressive » des visas pour les étudiants chinois. La mesure vise principalement les individus « ayant des connexions au Parti communiste chinois ou travaillant dans les secteurs critiques ». L’annonce a provoqué une onde de choc dans le milieu universitaire, la Chine étant le premier pays d’origine des étudiants internationaux aux États-Unis, avec près de 280 000 inscrits en 2023. Un revirement de l’administration Trump, en septembre 2025, défendant finalement l’attribution de 600 000 visas à des étudiants chinois, n’a fait qu’ajouter à la confusion. Une enquête de 2023 montre que 72 % des chercheurs sino-américains ne se sentent pas en sécurité dans l’exercice de leur métier. Parmi eux, 67 % estiment que ce malaise est lié aux investigations ciblant leur communauté, tandis que 65 % évoquent « la haine et la violence anti-asiatique aux États-Unis ». Dans ce contexte, un nombre croissant d’étudiants chinois renoncent à étudier aux États-Unis, préférant se tourner vers des universités chinoises. En novembre, une étude de l’Institute of International Education fait état d’une baisse de 17 % des nouveaux arrivants internationaux, la plus forte depuis la crise de la Covid-19.

À ce phénomène s’ajoute une politique d’immigration plus restrictive. En septembre 2025, l’administration Trump annonce que les entreprises américaines devront payer 100 000 dollars par an pour chaque visa de travail H-1B, une décision qui fait l’effet d’un coup de tonnerre dans l’industrie de la tech. Le programme H-1B, destiné au recrutement de travailleurs hautement qualifiés, est dominé à 70 % par des ressortissants indiens et à 12 % par des ressortissants chinois. Ces visas restent pourtant un passage clé pour les étudiants internationaux souhaitant intégrer le marché du travail américain. Face au surcoût imposé, plusieurs observateurs, dont The Economist, s’inquiètent des effets néfastes sur l’industrie américaine, les entreprises étant incitées à délocaliser une partie de leurs activités, notamment en Inde. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, si environ 80 % des doctorants non américains souhaitent encore rester aux États-Unis, la proportion de ceux partant pour la Chine a doublé entre 2019 et 2022, une tendance qui s’accélère et pourrait nuire durablement à l’innovation américaine.

Ces évolutions nourrissent la crainte d’un « brain drain » inversé, où les talents se réorientent vers d’autres pays d’accueil. Le Japon, la Corée du Sud et le Royaume-Uni cherchent désormais à exploiter cette fenêtre d’opportunité. En septembre, la Corée du Sud a lancé le visa « K-Tech Pass », permettant d’accéder au statut de résident permanent après seulement trois ans. Les flux de chercheurs se dirigent toutefois plus massivement vers la Chine. Depuis les années 2010, Pékin investit dans des programmes d’attractivité tels que « Youth Thousand Talents », qui offre aux nouveaux chercheurs des bonus et une subvention de 3 millions de yuans pour développer des laboratoires. Grâce à ces moyens, les chercheurs revenus en Chine produisent 2,5 fois plus d’articles que leurs homologues restés aux États-Unis. En 2024, la Chine concentre 40 % des publications mondiales en intelligence artificielle, contre 10 % pour les États-Unis, et dépose plus de brevets que tout autre pays. En parallèle, Pékin a introduit une nouvelle catégorie de visa permettant d’étudier ou de travailler en Chine sans offre d’emploi préalable. Encore peu détaillé, ce dispositif illustre la volonté de la Chine de se positionner comme un pôle central de l’innovation et de la recherche mondiale. Alors que le pays demeure confronté à des lacunes dans des secteurs stratégiques comme les biotechnologies ou les semi-conducteurs, une politique migratoire offensive en faveur des talents pourrait contribuer à combler ces déficits, au détriment direct des États-Unis.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

De quelles manières l’État australien reconstruit-il son influence régionale à travers la question climatique ? 

Du 9 au 20 novembre 2026 aura lieu la « COP31 », ou conférence d’Antalya sur les changements climatiques. Ce sera l’occasion pour les 197 États parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de se réunir une nouvelle fois pour discuter et adopter les mesures jugées nécessaires pour tendre vers les objectifs fixés par les conventions internationales précédemment adoptées en la matière. Si cet événement s’inscrit dans la droite lignée des 30 Conférences des Parties...

La révolte des « cafards » en Inde : de la fuite des cerveaux à la contestation interne ? 

25 juillet 2025, New Delhi. Après sept semaines de manifestations, le ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a annoncé sa démission dans la journée. Alors que le Premier ministre Narendra Modi assiste à la pire crise politique du pays depuis sa réélection en 2024, les membres du Parti des cafards savourent leur première victoire. Né sur les réseaux sociaux en mai 2026 et d’origine satirique, ce nouveau parti a rapidement rassemblé la génération Z. S’adressant en priorité aux jeunes diplômés,...

La rencontre Trump-Zelensky du 28 juillet annonce-t-elle un repositionnement stratégique des États-Unis en Ukraine ?

Le 28 juillet 2026, Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, retrouve Donald Trump à la Maison-Blanche pour un entretien très attendu d’une heure, dans le Bureau ovale. Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe de février 2022, et après une relation bilatérale longtemps marquée par la défiance, la rencontre a été qualifiée de « positive et productive » par la porte-parole de la Maison-Blanche. En février 2025, à peine un mois après son investiture, Donald Trump recevait déjà...

Comment les drones marins révolutionnent-ils la surveillance de la biodiversité dans les régions polaires ?

Dans les régions polaires, la révolution des drones marins ne tient pas seulement à l’absence d’équipage. Leur avantage est politique autant que scientifique : ils restent en mer durant des semaines, atteignent des zones dangereuses et répètent les mesures pour un coût logistique et environnemental inférieur à celui d’un navire. Échosondeurs, caméras, hydrophones et capteurs produisent ainsi des données plus continues sur les espèces et leur habitat. Mieux observer permet de fixer des quotas, de fermer une pêcherie, de délimiter...

Comment la gentrification à Mexico redéfinit-elle les enjeux migratoires du pays?

En 2024, la ville de Mexico a été classée par The Economist comme la 16e ville la plus chère au monde, devant des villes tout autant populaires et attirantes comme Milan et Washington D.C. Si cette hausse des prix pourrait signifier pour certains une redynamisation de la ville et une hausse de la qualité de vie, pour la classe moyenne mexicaine, cela implique de se confronter au déplacement et à la transformation de l’identité urbaine de Mexico. À partir de...

Dans quelle mesure la Syrie peut-elle devenir un acteur clé de la reconfiguration des routes énergétiques ? 

Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran, déclenché en mars 2026 dans le sillage de l’escalade militaire avec les États-Unis, a brusquement privé les marchés mondiaux d’une artère où transitent habituellement 20 millions de barils par jour. Face à ce goulot d’étranglement naval et aux menaces houthistes persistantes en mer Rouge, Bagdad, Washington et plusieurs chancelleries européennes réorientent en urgence la cartographie énergétique régionale. Au centre de ce redéploiement logistique se trouve la Syrie. Depuis la chute du régime de...

Malgré l’ACEUM et l’accord de Turnberry, pourquoi Trump impose-t-il de nouveaux droits de douane au Canada et à l’UE ?

Voici ton texte corrigé, avec uniquement les fautes d’orthographe et de grammaire rectifiées, sans modification du sens ni ajout d’informations : Le 20 juillet 2026, Donald Trump a signé un décret imposant 50 % de droits de douane supplémentaires sur une série de produits canadiens, du vin au ciment en passant par les crosses de hockey, applicables dès le 19 août prochain. Quatre jours plus tard, le 24 juillet, entrait en vigueur un droit additionnel plafonnant à 10 % la...

L’Europe est-elle prête à affronter un monde d’extrême chaleurs ?

Alors que les flammes ont ravagé les forêts de Fontainebleau et de Gironde cet été, et après que l’Europe a connu les mois de juin et de juillet les plus chauds jamais enregistrés (article écrit le 6 août 2026), la question de sa préparation face aux vagues de chaleur extrême se pose de manière urgente. Sur tout le continent, les coûts humains et environnementaux liés à ces épisodes caniculaires se font sentir. En Espagne, douze personnes sont décédées en juillet...

Que reste-t-il de la “politique arabe” de la France ?

La « politique arabe » de la France désigne la part de sa politique étrangère orientée vers le monde arabe, compris comme un tout, du Maroc à la frontière irako-iranienne. Elle se caractérise par une volonté de nouer des relations de confiance particulièrement étroites, qui différencieraient la France des autres pays. Son point de départ se situe en 1967, lorsque le général de Gaulle, à rebours des autres pays occidentaux, condamne l’occupation des territoires palestiniens par les troupes israéliennes à...

Dans quelle mesure le cadre juridique international redessine-t-il les rapports de force géopolitiques autour de la reconstruction syrienne ?

Depuis la chute de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la reconstruction syrienne est devenue un chantier où chaque levée de sanction ouvre un marché : Washington, l’ONU et l’UE démantèlent en parallèle, mais à des rythmes différents, l’architecture de sanctions bâtie depuis les années 2000. Côté américain, Washington abroge le 10 octobre 2025 le Caesar Act — en vigueur depuis 2020 — porté par le représentant Wilson avec l’appui de l’émissaire Thomas Barrack ; Rubio avait déjà révoqué en...