LA REVUE DEMOS

Comment les tensions géopolitiques s’invitent-elles dans l’organisation de la Coupe du Monde 2026 ?

À l’aube du coup d’envoi de la Coupe du monde, ce mercredi 10 juin, Gianni Infantino est attendu face à la presse mondiale, au stade Azteca de Mexico, pour s’expliquer sur les polémiques qui s’accumulent. Alors qu’il est visé par une plainte déposée par Michel Platini pour trafic d’influence et dénonciation calomnieuse, le patron de la FIFA doit défendre un Mondial hors norme, qui réunit pour la première fois 48 équipes et repose sur une coorganisation à trois : États-Unis, Canada et Mexique.

Or, l’hôte principal, Donald Trump, a fait du tournoi un instrument politique. Attribué en 2018, le rendez-vous est devenu, depuis son second mandat, une vitrine de son agenda MAGA et de la puissance américaine, au mépris de ses voisins, analyse le géopolitologue du sport Kévin Veyssière. En 2025, le président américain crée par décret une « White House Task Force », qu’il préside, afin de coordonner les agences fédérales — transports, frontières, sécurité — et de planifier l’accueil de 8 millions de visiteurs, avec la volonté de placer sous le contrôle direct de la Maison-Blanche des leviers tels que les visas et la sécurité des frontières.

Pour la première fois de l’histoire, une nation participante est en guerre avec l’un des pays organisateurs de la Coupe du monde. L’accord conclu entre Washington et l’Iran permet d’apaiser les tensions qui ont précédé la compétition et qui avaient menacé la présence de la « Team Melli » sur le continent américain. Néanmoins, Washington se réserve le droit de bloquer toute personne ayant des liens avec les Gardiens de la révolution islamique. Par exemple, Mehdi Taj, le président de la Fédération iranienne, n’a pas obtenu de visa, car il est un ancien commandant de cette organisation paramilitaire. L’équipe nationale en a également payé le prix logistique et diplomatique à son arrivée sur le territoire, préalablement à cet accord : quinze membres de sa délégation ont été privés de visa, son camp de base a été déplacé de l’Arizona au Mexique et un trajet vers Los Angeles en vol charter a été organisé à la veille de son premier match. Le 9 juin, Téhéran a aussi accusé Washington de lui avoir retiré son quota de billets pour ses trois matchs de poule. Téhéran a tout de même tenu à instrumentaliser sa sélection pour incarner la résistance et en faire « un atout diplomatique majeur », comme l’a affirmé le président de la Fédération iranienne.

« Là où, normalement, un événement sportif est utilisé comme un instrument de soft power pour attirer les populations à soi, le Mondial 2026 fait plutôt office de démonstration de force, de puissance », analyse Lukas Aubin, chercheur en géopolitique du sport. Pour preuve, la proclamation signée par la Maison-Blanche exempte les joueurs des restrictions migratoires, mais contraint toujours, en vertu de sa politique migratoire, 50 pays à payer une caution afin d’entrer sur le territoire américain. Parmi cette liste se trouvent plusieurs nations qualifiées : l’Algérie, le Cap-Vert, Haïti, l’Iran, le Sénégal, la Tunisie et la Côte d’Ivoire. La plupart des supporters venant de ces pays ont profité d’assouplissements accordés aux détenteurs de billets, bien que les supporters iraniens et haïtiens demeurent interdits d’entrée. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire subissent également des restrictions partielles de voyage. Néanmoins, cette interdiction s’est étendue cette semaine. L’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, élu meilleur arbitre africain par la Confédération africaine de football en 2025, a été refoulé à Miami malgré un visa valide. La FIFA s’est bornée à déclarer qu’elle n’intervenait pas « dans les procédures d’immigration du pays hôte ». La délégation sénégalaise, quant à elle, a été fouillée à sa descente d’avion, sur le tarmac, des agents passant les joueurs un à un au détecteur. L’Ouzbékistan, qui ne figure pourtant sur aucune liste de pays visés, a connu le même sort à New York. L’attaquant irakien Aymen Hussein, quant à lui, a été retenu pendant sept heures à l’aéroport de Chicago.

Les tensions sont tout aussi vives au sein du pays. Le président américain a menacé de délocaliser des matchs organisés dans des villes dirigées par des démocrates, comme Los Angeles ou Seattle, au nom de la sécurité, ce qui l’encourage à déployer largement sa police de l’immigration, l’ICE. Thomas Kennedy, analyste politique à la Florida Immigrant Coalition, considère cette intervention comme néfaste pour l’image des États-Unis et estime qu’« évidemment, cela a un effet sur le tourisme » dans le cadre du Mondial.

Interrogé sur la coorganisation malgré les liens tendus avec ses voisins, Trump ironisait : « La tension, c’est bon, ça rend les choses bien plus excitantes. » La discorde entre les coorganisateurs précède de loin le coup d’envoi de la Coupe du monde. Le sommet du G7 organisé par le Canada en juin 2025 aurait dû offrir à Trump et à la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, leur première rencontre, mais celle-ci fut annulée, le président ayant écourté son séjour pour rentrer à Washington en pleine escalade entre Israël et l’Iran. C’est finalement le tournoi lui-même qui a forcé cette rencontre, le 5 décembre 2025, au Kennedy Center de Washington. Lors du tirage au sort du Mondial, Trump, Carney, le Premier ministre canadien, et Sheinbaum se sont enfin retrouvés tous les trois. Leurs discussions portaient officiellement sur la compétition, mais ont également traité des tarifs douaniers et de l’immigration.

Avec le Canada, les relations sont tendues depuis le retour au pouvoir de Trump, qui n’a pas hésité à évoquer l’annexion du Canada comme 51e État. En octobre 2025, le président américain rompait brutalement les négociations commerciales avec Ottawa, imposant des droits de douane et des surtaxes, jusqu’à menacer d’imposer 100 % de droits de douane en cas d’accord avec la Chine en janvier 2026.

Trump semble instrumentaliser sa proximité avec la FIFA pour accroître son influence et tenter d’imposer ses décisions. L’institution attend 13 milliards de dollars de recettes sur le cycle 2023-2026, qui dépend grandement du Mondial. À cela s’ajoute l’attitude de Gianni Infantino, qui ne le contredit jamais, allant jusqu’à lui décerner un prix inédit : « le prix de la paix ». Dernier fait en date : l’annulation du carton rouge de l’attaquant américain Folarin Balogun, après une demande adressée par le président américain au président de la FIFA. Ce retrait semble aller à l’encontre même des règles habituelles du football, comme en témoigne la vive contestation belge. Le monde a les yeux rivés sur cette compétition inédite par son ampleur et son contexte, dont le président américain profite pour se présenter comme le personnage central aux yeux du monde.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

L’administration Trump signe-t-elle la fin de l’ère des ambassadeurs au sein de la diplomatie américaine ?

C’est un nombre sans précédent dans l’histoire diplomatique américaine moderne : 115 postes d’ambassadeurs sur 195 restent aujourd’hui vacants à travers le monde. Un an et demi après l’entrée en fonction de Donald Trump pour un second mandat, le syndicat des diplomates, l’American Foreign Service Association, relève que près de 60% des représentations diplomatiques américaines sont ainsi toujours dépourvues de chef de mission. Bien plus qu’un simple constat historique, cette situation est la traduction d’un changement plus profond dans la...

L’Arabie Saoudite ou la voie vers la puissance post-pétrole ?

Pour réduire sa dépendance au pétrole, l’Arabie saoudite a lancé en 2016 la « Vision 2030 », un vaste programme de réformes articulé autour de trois piliers : la transformation économique, la réforme de la gouvernance et la transformation sociétale. Cette stratégie est née du constat que la forte instabilité des cours du pétrole remettait progressivement en cause ce secteur comme moteur principal de la croissance économique. Si Riyad cherche à projeter l’image d’un pays tourné vers l’innovation et l’après-pétrole,...

Pourquoi l’élection hongroise se retrouve-t-elle au cœur d’ingérences étrangères ?

La Hongrie, pays de 9 millions d’habitants, nichée en plein cœur de l’Europe centrale entre l’Autriche et la Roumanie, a appelé sa population à se rendre aux urnes le 12 avril dernier, dans le cadre des élections législatives. Ce rendez-vous démocratique, qui intervient tous les quatre ans, a concentré les intérêts de plusieurs puissances, car ces dernières années, la Hongrie est devenue cruciale dans la stratégie d’influence de pays hostiles à l’UE. Viktor Orbán et son parti Fidesz, au pouvoir...

Le Traité d’amitié et de coopération : une réponse euro-asiatique à l’unilatéralisme états-unien ?

Signé le 24 février 1976 à Bali par les cinq membres fondateurs de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), le Traité d’amitié et de coopération en Asie du Sud-Est (TAC) constitue l’un des piliers de la diplomatie sud-est-asiatique. Initialement conçu comme un instrument de stabilisation régionale, sa vocation universelle s’est progressivement affirmée, intégrant dès les années 2000 les puissances chinoise, russe et états-unienne, puis l’Union européenne en 2012. Dans un contexte marqué par la montée des tensions internationales...

Canicule et nucléaire : comment la hausse des températures ralentit les centrales françaises ?

Alors que l’Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite, la hausse des températures s’illustre par un mois de juillet tournant autour de 24,9 degrés, soit le mois le plus chaud jamais enregistré en France depuis 1900. Cela impacte significativement le fonctionnement des centrales nucléaires, notamment en France où, en moyenne, 27 des 57 réacteurs nucléaires étaient en arrêt partiel ou complet sur le mois d’août. Face à la multiplication des vagues de chaleur et des canicules, la...

Le différend autour des quotas de maquereau : une crise de la pêche dans l’Atlantique Nord-Est

Alors que l’UE avait décidé, le 14 décembre 2025, sur recommandation du CIEM, de réduire de 70 % ses captures de maquereau, le Royaume-Uni, la Norvège, les Îles Féroé et l’Islande avaient conclu entre eux, dans les jours suivants, un accord fixant un total admissible de capture (TAC) de 299 010 tonnes. Une baisse de 48 % des captures qui ne laisserait à l’UE, au Groenland et à la Russie que 20,55 % du quota restant. L’UE, le 30 mars,...

Comment l’Espagne est-elle devenue la principale voix dissidente de la diplomatie atlantiste ?

L’intervention conjointe des États-Unis et d’Israël en Iran au début de l’année 2026 a provoqué de vives réactions aux quatre coins du monde. Outre les condamnations des Nations unies, l’opération a fait couler beaucoup d’encre en Europe. Dans ce vacarme politique s’est démarquée l’Espagne, qui s’est rapidement opposée à Washington, prenant à contre-courant plusieurs décennies de diplomatie atlantiste. Quelques jours après l’intervention, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez condamnait cette guerre, avant de refuser explicitement la demande américaine d’accéder aux...

Comment le projet EU Inc. prévoit-il de renforcer la compétitivité des entreprises européennes ?

Le 18 mars 2026, la Commission européenne a dévoilé son projet EU Inc., un nouveau régime juridique voué à faciliter la création et la croissance des entreprises innovantes en Europe. Reposant sur une politique du « digital-only » et inspiré des grandes corporations américaines, EU Inc. répond à un rapport de janvier du Parlement européen réclamant un « ensemble unique de règles applicables dans toute l’UE, permettant aux entreprises de prospérer et de se développer à l’échelle mondiale ». Le...

Contestation en Albanie : rupture avec les États-Unis et rapprochement avec l’Union européenne ?

Depuis fin mai 2026, la jeunesse albanaise scande dans les rues que « L’Albanie n’est pas à vendre ». Le 4 juillet était le 35ᵉ jour consécutif de manifestation et a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale, un record pour la mobilisation citoyenne. Derrière ce soulèvement se dessine un enjeu plus profond, celui d’un pays tiraillé entre son aspiration à rejoindre l’Union européenne et des liens étroits et historiques avec les États-Unis de...

L’accord commercial entre l’Union européenne et l’Australie relance-t-il les controverses suscitées par l’accord avec le Mercosur ?

L’Union européenne et l’Australie ont annoncé, le 24 mars 2026, la conclusion des négociations de leur accord de libre-échange, après plus de huit ans de discussions. Cette annonce intervient entre la signature de l’accord Mercosur, le 17 janvier 2026, et son application provisoire, le 1er mai 2026. Cet accord présente plusieurs similitudes avec celui du Mercosur, notamment par l’ouverture du marché européen à certains produits agricoles sensibles : viande bovine, ovine et caprine, produits laitiers, céréales, sucre, fruits et légumes,...