À l’aube du coup d’envoi de la Coupe du monde, ce mercredi 10 juin, Gianni Infantino est attendu face à la presse mondiale, au stade Azteca de Mexico, pour s’expliquer sur les polémiques qui s’accumulent. Alors qu’il est visé par une plainte déposée par Michel Platini pour trafic d’influence et dénonciation calomnieuse, le patron de la FIFA doit défendre un Mondial hors norme, qui réunit pour la première fois 48 équipes et repose sur une coorganisation à trois : États-Unis, Canada et Mexique.
Or, l’hôte principal, Donald Trump, a fait du tournoi un instrument politique. Attribué en 2018, le rendez-vous est devenu, depuis son second mandat, une vitrine de son agenda MAGA et de la puissance américaine, au mépris de ses voisins, analyse le géopolitologue du sport Kévin Veyssière. En 2025, le président américain crée par décret une « White House Task Force », qu’il préside, afin de coordonner les agences fédérales — transports, frontières, sécurité — et de planifier l’accueil de 8 millions de visiteurs, avec la volonté de placer sous le contrôle direct de la Maison-Blanche des leviers tels que les visas et la sécurité des frontières.
Pour la première fois de l’histoire, une nation participante est en guerre avec l’un des pays organisateurs de la Coupe du monde. L’accord conclu entre Washington et l’Iran permet d’apaiser les tensions qui ont précédé la compétition et qui avaient menacé la présence de la « Team Melli » sur le continent américain. Néanmoins, Washington se réserve le droit de bloquer toute personne ayant des liens avec les Gardiens de la révolution islamique. Par exemple, Mehdi Taj, le président de la Fédération iranienne, n’a pas obtenu de visa, car il est un ancien commandant de cette organisation paramilitaire. L’équipe nationale en a également payé le prix logistique et diplomatique à son arrivée sur le territoire, préalablement à cet accord : quinze membres de sa délégation ont été privés de visa, son camp de base a été déplacé de l’Arizona au Mexique et un trajet vers Los Angeles en vol charter a été organisé à la veille de son premier match. Le 9 juin, Téhéran a aussi accusé Washington de lui avoir retiré son quota de billets pour ses trois matchs de poule. Téhéran a tout de même tenu à instrumentaliser sa sélection pour incarner la résistance et en faire « un atout diplomatique majeur », comme l’a affirmé le président de la Fédération iranienne.
« Là où, normalement, un événement sportif est utilisé comme un instrument de soft power pour attirer les populations à soi, le Mondial 2026 fait plutôt office de démonstration de force, de puissance », analyse Lukas Aubin, chercheur en géopolitique du sport. Pour preuve, la proclamation signée par la Maison-Blanche exempte les joueurs des restrictions migratoires, mais contraint toujours, en vertu de sa politique migratoire, 50 pays à payer une caution afin d’entrer sur le territoire américain. Parmi cette liste se trouvent plusieurs nations qualifiées : l’Algérie, le Cap-Vert, Haïti, l’Iran, le Sénégal, la Tunisie et la Côte d’Ivoire. La plupart des supporters venant de ces pays ont profité d’assouplissements accordés aux détenteurs de billets, bien que les supporters iraniens et haïtiens demeurent interdits d’entrée. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire subissent également des restrictions partielles de voyage. Néanmoins, cette interdiction s’est étendue cette semaine. L’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, élu meilleur arbitre africain par la Confédération africaine de football en 2025, a été refoulé à Miami malgré un visa valide. La FIFA s’est bornée à déclarer qu’elle n’intervenait pas « dans les procédures d’immigration du pays hôte ». La délégation sénégalaise, quant à elle, a été fouillée à sa descente d’avion, sur le tarmac, des agents passant les joueurs un à un au détecteur. L’Ouzbékistan, qui ne figure pourtant sur aucune liste de pays visés, a connu le même sort à New York. L’attaquant irakien Aymen Hussein, quant à lui, a été retenu pendant sept heures à l’aéroport de Chicago.
Les tensions sont tout aussi vives au sein du pays. Le président américain a menacé de délocaliser des matchs organisés dans des villes dirigées par des démocrates, comme Los Angeles ou Seattle, au nom de la sécurité, ce qui l’encourage à déployer largement sa police de l’immigration, l’ICE. Thomas Kennedy, analyste politique à la Florida Immigrant Coalition, considère cette intervention comme néfaste pour l’image des États-Unis et estime qu’« évidemment, cela a un effet sur le tourisme » dans le cadre du Mondial.
Interrogé sur la coorganisation malgré les liens tendus avec ses voisins, Trump ironisait : « La tension, c’est bon, ça rend les choses bien plus excitantes. » La discorde entre les coorganisateurs précède de loin le coup d’envoi de la Coupe du monde. Le sommet du G7 organisé par le Canada en juin 2025 aurait dû offrir à Trump et à la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, leur première rencontre, mais celle-ci fut annulée, le président ayant écourté son séjour pour rentrer à Washington en pleine escalade entre Israël et l’Iran. C’est finalement le tournoi lui-même qui a forcé cette rencontre, le 5 décembre 2025, au Kennedy Center de Washington. Lors du tirage au sort du Mondial, Trump, Carney, le Premier ministre canadien, et Sheinbaum se sont enfin retrouvés tous les trois. Leurs discussions portaient officiellement sur la compétition, mais ont également traité des tarifs douaniers et de l’immigration.
Avec le Canada, les relations sont tendues depuis le retour au pouvoir de Trump, qui n’a pas hésité à évoquer l’annexion du Canada comme 51e État. En octobre 2025, le président américain rompait brutalement les négociations commerciales avec Ottawa, imposant des droits de douane et des surtaxes, jusqu’à menacer d’imposer 100 % de droits de douane en cas d’accord avec la Chine en janvier 2026.
Trump semble instrumentaliser sa proximité avec la FIFA pour accroître son influence et tenter d’imposer ses décisions. L’institution attend 13 milliards de dollars de recettes sur le cycle 2023-2026, qui dépend grandement du Mondial. À cela s’ajoute l’attitude de Gianni Infantino, qui ne le contredit jamais, allant jusqu’à lui décerner un prix inédit : « le prix de la paix ». Dernier fait en date : l’annulation du carton rouge de l’attaquant américain Folarin Balogun, après une demande adressée par le président américain au président de la FIFA. Ce retrait semble aller à l’encontre même des règles habituelles du football, comme en témoigne la vive contestation belge. Le monde a les yeux rivés sur cette compétition inédite par son ampleur et son contexte, dont le président américain profite pour se présenter comme le personnage central aux yeux du monde.
