Entre février 2022 et novembre 2025, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a documenté 664 cas de violences sexuelles liées à la guerre russo-ukrainienne, commis par la Russie contre des prisonniers de guerre, des civils détenus ou des habitants restés sous occupation. Derrière ces chiffres se cachent des formes de violences diverses : viols en zone occupée, tortures sexuelles et mutilations des parties génitales, humiliations et nudité forcée. Les violences sexuelles sont fréquemment utilisées comme arme de guerre lors des conflits armés : l’armée russe y voit une stratégie pour humilier l’adversaire, lui extorquer des informations et le dissuader de reprendre les combats, tout en terrorisant les populations en zone occupée pour mieux les contrôler.
L’une des spécificités de ce conflit est que ces violences touchent majoritairement les hommes : selon un rapport de l’ONU publié en décembre 2025, près de 80 % des violences identifiées depuis l’invasion à grande échelle ont été commises dans les centres de détention. Les hommes y représentent deux tiers des victimes, selon la sénatrice française Nadia Sollogoub, soumis à des procédures d’admission visant les parties génitales. Selon le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, les violences sexuelles sont généralisées dans la quasi-totalité des lieux de détention contrôlés par la Russie. Cette logique répond à un objectif précis : briser la résistance des prisonniers pour leur extorquer des informations et les humilier dans leur intégrité physique. Une enquête du Wall Street Journal affirme que les gardiens de prison appliquent des décharges électriques sur les parties génitales « jusqu’à épuisement des batteries ». Pour l’armée russe, la torture n’est pas seulement un moyen d’obtenir des informations majeures. C’est aussi un moyen de leur retirer toute envie de se battre auprès des forces ukrainiennes.
Au-delà des centres de détention, l’armée russe est également accusée d’user de violences sexuelles auprès des civils, principalement des femmes et des enfants, dans les zones occupées. Après le massacre de Boutcha en avril 2022, la commissaire aux droits de l’homme du Parlement ukrainien, Lyudmila Denisova, déclare que les autorités ont reçu plus de 800 appels, dont la plupart provenaient de personnes ayant subi des viols. Pour la directrice du Centre pour les libertés civiles en Ukraine, la violence sexuelle est utilisée dans le but de terroriser les habitants, d’obtenir le contrôle du territoire et de le garder.
Ce chiffre ne dévoile qu’une partie de la réalité : selon Baptiste Chapuis, de l’UNICEF France, seulement un viol sur dix est signalé et les associations locales estiment que les violences sexuelles ont été commises dans chaque village occupé par l’armée russe, un chiffre qu’elles évaluent à des milliers, tandis que, selon l’organisation All Survivors Project, 25 % des victimes masculines se déclarent.
La preuve de ces crimes commis par l’armée russe repose majoritairement sur les témoignages des personnes victimes. Cependant, le processus de libération de la parole est inégal selon le genre : ce sont surtout les femmes victimes qui témoignent, alors même que les hommes constituent, dans ce cas précis, la majorité des victimes de ces actes. Depuis 2022, des survivantes de violences sexuelles organisent des réunions dans les villages pour aider d’autres femmes à évoquer leur traumatisme, dans le but de libérer la parole dans une société ukrainienne décrite comme profondément religieuse et conservatrice. Pour les hommes, ce tabou est encore plus difficile à lever. Une psychologue d’un centre de secours pour survivants explique qu’« il est très difficile de travailler avec des hommes, car ils ont honte de ce qu’ils ont subi ». Une réticence que Fedir Dunebabin, représentant du fonds en Ukraine, vient nuancer : contrairement à d’autres contextes de guerre où les hommes survivants demandent rarement de l’aide, beaucoup d’entre eux se mobilisent ici pour faire valoir leurs droits et obtenir justice. En Ukraine, la prise en compte des personnes victimes de violences sexuelles commises par des soldats russes passe par le versement de réparations. Près de 500 survivants doivent être identifiés et recevoir un soutien financier, psychologique et médical. Ce dispositif, porté par le Global Survivors Fund avec des fonds de gouvernements donateurs, constituerait une première mondiale : jamais des réparations n’avaient été versées à des survivants pendant un conflit encore en cours.
