LA REVUE DEMOS

Comment l’Espagne incarne-t-elle la résistance européenne face à Donald Trump ?

À la suite de l’offensive lancée par Donald Trump et Israël contre l’Iran le 28 février 2026, Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol, a exprimé dans une allocution publique diffusée le 4 mars 2026 son opposition à la guerre menée par les États-Unis. L’Espagne incarne ainsi le modèle le plus marqué d’opposition à Donald Trump sur le continent européen et devient la nouvelle figure du pacifisme en Europe. Le pays affirme ne pas vouloir être « complice d’une situation néfaste pour le monde et contraire à ses valeurs et à ses intérêts ».

À l’inverse, des pays comme le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et l’Italie adoptent une position strictement défensive, tout en appelant à l’apaisement et à la reprise des négociations. Madrid a refusé d’autoriser les avions américains en route vers l’Iran à utiliser les deux bases militaires partagées dans les villes andalouses de Morón de la Frontera et de Rota pour l’effort de guerre. Le gouvernement espagnol justifie ce refus par le non-respect des accords de coopération militaire de 1953 et dément toute intention de collaborer avec les États-Unis.

Cette position tranchée de l’Espagne contraste avec celle des autres pays européens. Le chancelier allemand Friedrich Merz évoque un simple « dilemme » au regard du droit international, tandis que la France autorise le transit d’avions américains sur la base d’Istres, présenté comme sans lien direct avec les opérations de bombardement.

Cette singularité espagnole s’explique par des facteurs historiques : moins liée aux États-Unis que d’autres pays européens et peu impliquée au Moyen-Orient, l’Espagne adopte une posture plus critique envers Washington et Israël. Son poids militaire plus limité, notamment comparé à celui de la France, renforce cette orientation. Cependant, cette autonomie reste relative, l’Espagne dépendant toujours de l’OTAN et des États-Unis pour sa sécurité. Cela suggère que cette position relève davantage d’une crise conjoncturelle que d’une rupture durable avec Washington.

Le refus de la guerre par Pedro Sánchez, qu’il qualifie de « dangereuse et injustifiée », s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes entre l’Espagne et les États-Unis. Ces tensions trouvent notamment leur origine dans la position critique du gouvernement espagnol envers le soutien américain à Israël et les opérations menées à Gaza. Elles se sont intensifiées en août 2025 avec l’annulation d’un contrat de 6,25 milliards d’euros pour l’achat d’avions de chasse, décision visant à marquer une distance vis-à-vis de Washington et à limiter toute implication indirecte dans des opérations militaires liées à Israël. En septembre 2025, ces tensions se renforcent lorsque Madrid interdit le transit sur son territoire d’avions et de navires militaires américains transportant des équipements à destination d’Israël. S’ajoute à cela un désaccord majeur au sein de l’OTAN concernant l’augmentation des dépenses militaires à 5 % du PIB, exigée par Donald Trump, que l’Espagne juge irréaliste et incompatible avec ses priorités budgétaires et sa conception de la sécurité internationale.

Par cette position, l’Espagne ne s’oppose pas seulement à la guerre en Iran, mais réaffirme son attachement au droit international et au rôle de l’ONU, comme elle l’a déjà fait en Ukraine ou à Gaza. Dans son discours du 4 mars 2026, Pedro Sánchez exprime un triple rejet : il condamne la violation du droit international et appelle au respect de la légalité internationale ; il refuse l’idée que les conflits puissent être résolus par la force, qualifiant la guerre de « désastre » et privilégiant une solution diplomatique ; il met en garde contre la répétition des erreurs du passé, en référence à la guerre en Irak. Ce positionnement s’inscrit dans une trajectoire historique plus large : depuis la fin du franquisme, l’Espagne privilégie une approche multilatérale et coopérative de la sécurité, en s’intégrant à l’OTAN en 1982, à l’UE en 1986 et en s’engageant activement au sein de l’ONU. Comme le souligne l’historien Benoît Pellistrandi, « la force militaire espagnole se pense toujours de manière multilatérale et coopérative », cherchant à incarner le modèle de la transition démocratique dans la paix.

La contestation de la politique de Donald Trump par le gouvernement espagnol s’explique aussi par des facteurs internes. Elle s’inscrit dans le prolongement des tensions liées à la guerre en Irak, notamment après l’attentat de Madrid en 2004, survenu en représailles à l’engagement de l’Espagne aux côtés des États-Unis, un épisode qui a durablement marqué l’opinion publique. Elle répond également à des enjeux de politique intérieure, dans un contexte d’affaiblissement du Parti socialiste et de scandales politiques. Pedro Sánchez utilise cette position pour remobiliser l’électorat de gauche, renforcer sa coalition gouvernementale et polariser le débat face à l’extrême droite. Cette stratégie s’appuie sur une société espagnole majoritairement hostile à la guerre et critique envers Israël, tout en faisant écho au slogan « Non à la guerre ! » porté par José Luis Zapatero après l’invasion de l’Irak en 2003, qui avait contribué à la victoire socialiste en 2004. L’héritage de ce slogan reste mobilisé pour dénoncer les conséquences sécuritaires, migratoires et économiques des interventions militaires.

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