LA REVUE DEMOS

Comment l’UE tente-t-elle de se détacher des Etats-Unis à travers son accord historique avecL’Inde ? 

Mardi 27 janvier, après vingt ans de négociations, l’Union européenne et l’Inde ont officialisé la conclusion d’un accord de libre-échange. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et Antonio Costa, président du Conseil européen, se sont rendus à New Delhi pour le sceller avec le Premier ministre indien, Narendra Modi. « C’est l’accord de tous les accords », s’enthousiasme le Premier ministre, notamment en raison de son impact économique.

Celui-ci crée de fait un marché de deux milliards de consommateurs, soit plus de trois fois la taille de la zone couverte par l’accord UE-Mercosur – un autre accord économique signé récemment avec le Mercosur, zone de libre-échange d’Amérique du Sud. L’Inde et l’UE représentent à eux deux un quart de la population et du PIB de la planète.

Désormais, près de 97 % des exportations vont profiter de droits de douane très avantageux. Cela va permettre de doubler les exportations de l’UE et d’économiser jusqu’à 4 milliards d’euros par an, selon le communiqué de la Commission. L’industrie automobile va aussi grandement profiter de cet accord avec des droits de douane passant de 110 % à 10 %. Les exportateurs de vins français bénéficieront également d’une très large réduction. De son côté, l’UE annule ses droits de douane sur 90 % des marchandises indiennes : produits de la mer, cuir et chaussures, produits chimiques et produits plastiques.

Cet accord intervient dans un contexte géopolitique sous forte tension. Il répond, pour ces pays, à une stratégie de diversification face à la menace grandissante que représente la politique douanière de Donald Trump. L’Inde et l’UE figurent parmi les cibles du président américain, qui leur avait imposé 25 % de droits de douane chacun avant de trouver un accord avec l’UE pour abaisser ce taux à 15 %. La menace continue néanmoins de planer, ce qui a facilité la reprise des pourparlers avec l’Inde initiés il y a deux décennies. La relation transatlantique s’est dégradée, et l’UE a pris conscience qu’elle ne pouvait demeurer dépendante des Américains, sans pour autant s’en détourner totalement.

Concrètement, les engagements pris dans cet accord assurent à l’UE de disposer d’un partenaire considérable, à la fois pour la densité de sa population (1,5 milliard d’habitants) et pour la diversité de ses secteurs. Certains produits verront leurs tarifs douaniers tomber à zéro grâce à une baisse progressive des droits de douane au cours des prochaines années : l’aéronautique, les équipements médicaux et les médicaments, les produits chimiques, le fer ou encore l’acier. Ces secteurs étaient jusqu’alors difficilement accessibles, car l’Inde était très protectionniste. Ils étaient donc largement monopolisés par les États-Unis, ce qui oblige désormais l’UE à composer autrement. « Cet accord avec l’Inde est une nécessité stratégique à un moment décisif », juge l’eurodéputé finlandais Mika Aaltola. 

Ce type d’accords, que l’UE a multiplié ces derniers temps — avec l’Indonésie, la Suisse et le Mercosur — permet de réduire la pression économique exercée par Trump. Comme le dit Ursula von der Leyen, cela doit permettre à l’UE de « dérisquer » par rapport à sa dépendance aux grandes puissances comme les États-Unis ou la Chine. Cet accord complète le forum mis en place en 2022 entre l’UE et l’Inde pour renforcer la coopération stratégique entre l’Union européenne et l’Inde dans les domaines du commerce, des technologies et des chaînes d’approvisionnement : le EU-India Trade and Technology Council. Il crée une voie d’échange afin de limiter la dépendance concernant les semi-conducteurs, la 6G, l’IA, la cybersécurité ou encore la résilience des chaînes d’approvisionnement.

Alors que l’UE est dépendante des États-Unis sur le plan militaire, un pacte de défense et de sécurité a été conclu dans la foulée avec l’Inde. Les deux protagonistes de ces accords souhaitent pouvoir se défendre et résister aux grandes puissances militaires. Les termes précis n’ont pas été rendus publics, mais les échanges concerneront la sécurité maritime, la cybersécurité, l’espace, la non-prolifération et la lutte contre le terrorisme. Le partage d’informations sera un élément clé de cette relation. L’Inde est devenue un partenaire clé pour la transmission d’informations, le renseignement et la formation dans le domaine maritime, dans la région indo-pacifique. Cette coopération se cristallise autour du programme CRIMARIO, permettant à l’UE de sécuriser ses intérêts dans cette région parfois menacée par la piraterie, la pêche illégale ou les trafics. Cette diversification ne concerne pas que le commerce : la défense est redevenue, depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, un véritable enjeu, auquel s’ajoutent les tergiversations de Donald Trump sur la défense de l’Ukraine.

Les États-Unis souhaitent toutefois ne jamais rester à l’écart des accords commerciaux, à l’image de l’accord conclu le 2 février dernier avec l’Inde. Le président américain a annoncé que les droits de douane seraient considérablement réduits, faisant passer le taux à 18 %, alors qu’il oscillait entre 25 % et 50 % depuis l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche. Cette réduction a un fort impact sur le secteur manufacturier, en plaçant définitivement l’Inde au centre du commerce mondial. En offrant un accès attractif au marché américain aux exportateurs indiens, Trump vient endiguer les effets de l’accord UE-Inde. L’Inde ne dépend plus de l’UE et gagne un important pouvoir de négociation, disposant de plusieurs débouchés et se plaçant entre ces deux blocs. Alors que les Européens tentent de moins dépendre des États-Unis, l’administration américaine vient nuire au contrat inédit qu’était parvenue à conclure l’UE avec l’Inde. La défense, la tech, l’énergie, les infrastructures financières, tant de domaines où les Américains restent essentiels pour l’économie européenne : cet accord permet certes une diversification, mais paraît encore insuffisant.

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