LA REVUE DEMOS

Comment Oman s’est il imposé comme un médiateur dans la région du Golfe ?

Situé à l’extrême est de la péninsule Arabique, le Sultanat d’Oman se trouve au carrefour du monde arabe et de l’Asie, et codétient la sortie du détroit stratégique d’Ormuz, par lequel transite 30 % du pétrole mondial. Cette localisation place Oman au centre des échanges mondiaux et, inévitablement, au cœur des rivalités du Moyen-Orient. Le pays est néanmoins parvenu à tirer profit de sa situation géographique, en s’imposant comme médiateur et facilitateur dans les conflits régionaux.

Monarchie autoritaire, Oman a connu une modernisation rapide après l’arrivée au pouvoir du sultan Qabous ibn Saïd en 1970. Ce dernier a initié une politique étrangère singulière, caractérisée par une « neutralité constructive et une non-ingérence dans les affaires d’autrui », selon Sayyid Badr bin Hamad Al Busaidi, ministre omanais des Affaires étrangères. Cette ligne est poursuivie par le sultan Haitham ben Tarek, arrivé au pouvoir en 2020.
Oman ne se positionne pas comme médiateur direct, mais plutôt comme facilitateur. Le pays privilégie une diplomatie discrète, ouvrant des canaux de dialogue entre les parties adverses. Le sultanat illustre la stratégie de la « diplomatie de niche » (niche diplomacy), qui consiste pour un État à concentrer ses ressources diplomatiques sur un domaine ou une question internationale spécifique. Conscient de son statut de puissance moyenne, Oman s’est spécialisé dans la médiation et la désescalade, un rôle que les grandes puissances peuvent plus difficilement assumer et qui lui permet d’occuper une place plus importante sur la scène internationale.

Cette stratégie politique s’appuie notamment sur l’identité religieuse du pays, l’ibadisme. Il s’agit d’une branche très minoritaire de l’islam dans le Golfe, mais à laquelle appartient 70 % de la population du pays, et qui prône le pacifisme, le consensus et la tolérance. Ce particularisme a permis à Oman de se tenir à l’écart de l’opposition traditionnelle sunnite-chiite, dominante dans la région. Le sultanat incarne une forme de diplomatie religieuse, en promouvant un islam porteur de valeurs universelles, cherchant à créer une harmonie entre les différentes branches religieuses et à apaiser les négociations régionales. Oman maintient des relations diplomatiques avec l’ensemble des acteurs du Moyen-Orient, y compris ceux considérés comme antagonistes (Iran, Israël, Syrie et Houthis du Yémen).

Cette neutralité constitue avant tout une nécessité existentielle pour le pays, comme l’explique Marc Valeri, professeur spécialiste de la région du Golfe. Géographiquement, Oman partage une frontière de 300 kilomètres avec le Yémen et contrôle, avec l’Iran, le détroit d’Ormuz. Il ne compte que 5 millions d’habitants et abrite des groupes ethniques divers. Il est donc prioritaire pour le sultanat d’éviter tout débordement interne et de se protéger des déstabilisations régionales. Le pays dispose de ressources en hydrocarbures très limitées, rendant essentielle la diversification de son économie. Pour accroître sa visibilité et sa reconnaissance internationale, ainsi qu’attirer investisseurs et touristes, le pays doit afficher une situation stable et pacifique. Cette posture diplomatique est cruciale pour bâtir une réputation d’acteur impartial et altruiste, dédié à la paix et à la stabilité.

La politique étrangère d’Oman a connu de nombreux succès. Mascate a tissé de solides liens diplomatiques et économiques avec l’Occident, la Chine et l’Inde. Le sultanat a accueilli les discussions secrètes ayant préparé l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA) et a joué un rôle clé dans la normalisation des relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite en 2023. Il sert aussi d’intermédiaire pour la libération d’otages retenus dans les pays voisins et a été remercié par la France en 2015 pour avoir largement contribué à la libération d’Isabelle Prime, alors détenue au Yémen.

Cette stratégie diplomatique demeure toutefois limitée, la neutralité d’Oman pouvant être perçue comme de la passivité ou de l’autoprotection lors de crises nécessitant une intervention plus décisive. La dépendance du pays aux revenus des hydrocarbures brouille aussi la frontière entre médiation impartiale et poursuite d’intérêts propres. Sur le plan sécuritaire, le sultanat reste dépendant des États-Unis et du Royaume-Uni, autorisant notamment les forces américaines à utiliser ses installations militaires, ce qui peut influencer ses relations régionales. L’émergence de pays voisins comme le Qatar ou la Turquie, qui endossent progressivement des rôles similaires de médiateurs, pourrait en outre réduire la visibilité d’Oman sur la scène internationale.

La posture d’Oman demeure néanmoins stable. Le pays a facilité les discussions entre Israël et l’Iran en 2024 et a contribué au rétablissement des relations diplomatiques de Bahreïn et de l’Égypte avec Téhéran. Le sultanat a aussi poursuivi son rôle d’intermédiaire entre les États-Unis et l’Iran sur la question nucléaire, bien que le sixième cycle de pourparlers prévu à l’été 2025 ait été annulé.Oman démontre ainsi comment un État médian (middle power) peut parvenir à occuper une place majeure sur la scène internationale et exercer une influence disproportionnée par rapport à ses capacités matérielles, tout en assurant sa sécurité nationale et en contribuant à la désescalade des conflits dans la région du Golfe.

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