LA REVUE DEMOS

Comment Rabat a retourné le rapport de force sur le Sahara occidental

Le 6 septembre 1991, après seize années de conflit armé entre le Maroc et le Front Polisario, un cessez-le-feu est instauré sous l’égide des Nations unies. La résolution 690 du Conseil de sécurité crée la MINURSO, chargée de surveiller la trêve et d’organiser un référendum d’autodétermination pour les populations locales, par l’identification du corps électoral.

Dès l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, l’organisation du référendum se heurte à des divergences sur la définition des électeurs éligibles. Le Maroc défend une conception élargie incluant les populations installées depuis 1975, tandis que le Polisario s’appuie sur le recensement espagnol de 1974, craignant qu’un élargissement ne favorise Rabat. Ce désaccord paralyse le processus référendaire.

À l’époque, le rapport de force diplomatique est équilibré : 84 pays reconnaissent le Sahara Occidental comme un État à part entière. Le Polisario, soutenu par l’Algérie et reconnu par l’Organisation de l’unité africaine (puis l’Union africaine), bénéficie d’une légitimité fondée sur le principe d’autodétermination. Le Maroc, qui contrôle l’essentiel du territoire, apparaît en position défensive sur le terrain juridique et onusien.

Au début des années 2000, les Nations unies tentent de relancer la dynamique avec plusieurs initiatives, dont le plan Baker II en 2003. L’absence d’adhésion totale des parties empêche sa mise en œuvre. Face à cette impasse, les Nations unies et plusieurs alliés du Maroc encouragent Rabat à proposer un nouveau plan réaliste et mutuellement acceptable. En 2007, le Maroc présente son plan d’autonomie pour le Sahara Occidental. Le Conseil de sécurité salue cet « effort sérieux et crédible » dans la résolution 1754 du 30 avril 2007. Ce plan prévoit la création d’une « Région autonome du Sahara », sous souveraineté marocaine, dotée d’institutions propres : un Parlement régional, un exécutif et des tribunaux locaux, avec transfert de compétences substantielles dans certains domaines. Rabat conserverait ses compétences régaliennes en matière de défense, de politique étrangère, etc.

Depuis, le discours officiel marocain présente ce plan comme la seule base de négociation possible. Le roi Mohammed VI déclare que le dossier du Sahara Occidental est le prisme à travers lequel le Maroc considère son environnement international. Rabat a ainsi transformé sa position défensive de contestataire du référendum en une position offensive promouvant l’option de l’autonomie. Cet attachement repose sur des considérations politiques et économiques. Sur le plan interne, le Sahara est devenu un pilier du récit national depuis la Marche verte de 1975. La monarchie en a fait un symbole d’unité et d’intégrité territoriale. Au niveau régional, le conflit s’inscrit dans la rivalité avec l’Algérie, principal soutien du Polisario. Une éventuelle indépendance sahraouie créerait un État aligné sur Alger, affaiblissant la position marocaine. Le territoire présente aussi des enjeux économiques majeurs : ressources halieutiques, phosphate et potentiel en énergies renouvelables.

Un tournant intervient le 10 décembre 2020, lorsque Donald Trump reconnaît officiellement la souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental dans le cadre des accords d’Abraham, en échange de la normalisation des relations entre Rabat et Israël. La proclamation américaine présente le plan d’autonomie comme la seule base réaliste de règlement et écarte l’option indépendantiste. Cette position est maintenue par les administrations suivantes, Washington réaffirmant son soutien au plan marocain.

Les avancées diplomatiques marocaines ne se limitent pas à l’outre-Atlantique : en mars 2022, dans un contexte de crise bilatérale déclenchée par l’accueil en Espagne du chef du Polisario Brahim Ghali et suivi d’un afflux migratoire massif à Ceuta, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez qualifie le plan d’autonomie de « base la plus sérieuse, crédible et réaliste » pour résoudre le conflit, rompant avec la neutralité espagnole traditionnelle. La France suit en 2024, après des années d’équilibre stratégique entre Rabat et Alger. Lors de sa visite d’État à Rabat les 29 et 30 octobre 2024, Emmanuel Macron déclare devant le Parlement marocain que « le présent et l’avenir du Sahara s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine ».

Le Maroc a construit ce succès diplomatique par une diplomatie offensive, combinant lobbying intense, conditionnalité politique et investissements massifs dans les provinces du Sud pour démontrer la viabilité de leur intégration. La dynamique lancée par les États-Unis en 2020 a permis l’alignement de plusieurs États, comme le Royaume-Uni, l’Allemagne et plusieurs pays africains. Ce soutien s’explique par des intérêts économiques et stratégiques convergents. Le Sahara occidental n’est pas seulement un dossier politique : il s’inscrit dans des dynamiques commerciales, énergétiques et logistiques influençant les choix des partenaires du Maroc. Pour l’Union européenne, premier partenaire commercial du royaume, la stabilité marocaine représente un impératif économique. Le Royaume-Uni post-Brexit a renforcé ses accords bilatéraux avec Rabat en adaptant ses dispositions commerciales concernant les produits du Sahara occidental. Par ailleurs, le Maroc s’est affirmé comme un hub industriel et logistique entre l’Europe et l’Afrique, notamment grâce à des infrastructures stratégiques comme Tanger Med et le projet de port à Dakhla. De nombreuses entreprises européennes et du Golfe y sont impliquées, créant des intérêts durables.

Ainsi, le dossier saharien s’est progressivement déplacé d’un cadre centré sur le référendum vers une approche axée sur l’autonomie marocaine. Sans clore juridiquement la question du statut final, cette dynamique a modifié le langage et le rapport de force diplomatique, tendance confirmée par la dernière résolution du Conseil de sécurité appuyant la possibilité d’une autonomie comme solution à ce différend vieux de cinquante ans.

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