LA REVUE DEMOS

Comment s’articule la stratégie africaine du Japon ?

Après Tunis en 2022, c’est au tour de la ville de Yokohama d’accueillir la 9e édition de la TICAD, la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique. Lancée en 1993, la TICAD a progressivement évolué d’une logique d’aide publique au développement vers un modèle de co-développement et de partenariats économiques. L’événement triennal a réuni 5 000 participants venus d’une vingtaine de pays. Son objectif : réaffirmer la présence du Japon en Afrique, déjà quatrième contributeur de la Banque africaine de développement (BAD).

L’un des principaux obstacles aux ambitions africaines du Japon est la réticence des entreprises à investir sur le continent. Soucieux de modifier la donne, le Premier ministre japonais, Shigeru Ishiba, envisage « une ère où les solutions venues d’Afrique sauvent la communauté internationale, y compris le Japon ». Le chef du gouvernement promet des accords bilatéraux d’investissement, en plus des cinq déjà signés, avec notamment la Côte d’Ivoire et le Maroc. Il a annoncé un plan de formation de 30 000 Africains dans le domaine de l’intelligence artificielle, en collaboration avec l’université de Tokyo.

Le Japon place au premier plan l’accès aux minerais critiques africains (platine, palladium, lithium, cobalt et autres terres rares) essentiels à ses industries de haute technologie et à sa transition énergétique, notamment pour les secteurs électronique et automobile. Cela permettrait au pays de diversifier et sécuriser ses approvisionnements. Tokyo a longtemps dépendu de la Chine pour les terres rares. Le Japon s’engage à encourager les investissements privés en Afrique, en mettant l’accent sur l’énergie, la santé, l’éducation, l’emploi des jeunes et la sécurité alimentaire. Mais cet engagement reste incertain.

Pour contrer la concurrence chinoise, le Japon entend s’allier à des partenaires indiens, indonésiens, turcs ou brésiliens. Les entreprises japonaises déjà implantées en Inde et au Moyen-Orient considèrent l’Afrique comme un marché cible potentiel. Elles prévoient de créer, avec leurs partenaires indiens et arabes, des solutions innovantes pour relever les défis du continent. Tokyo collaborera avec New Delhi afin d’aider les entreprises japonaises installées en Inde à pénétrer le marché africain.

L’objectif du gouvernement japonais est clair : concurrencer les nouvelles routes de la soie et renforcer la présence nippone en Afrique. La rivalité avec la Chine est un fil conducteur de la stratégie japonaise. Le Japon cherche à se distinguer par un modèle plus humain, soutenant le développement porté par les Africains eux-mêmes, évitant le surendettement et privilégiant des infrastructures de qualité et durables. Certains projets existent déjà : l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA), chargée de la mise en œuvre des programmes d’aide publique au développement, pilote notamment Ninja pour le soutien aux startups et le CARD (Coalition pour le développement de la riziculture en Afrique), né lors de la TICAD 2008, qui accompagne la production de riz. La consommation de riz sur le continent avait augmenté d’environ 37 % entre 1999 et 2007, révélant une forte demande. Du côté des entreprises (beaucoup implantées en Afrique du Sud), Fujifilm propose des services de prévention médicale et Toyota Tsusho développe des systèmes de recyclage automobile.

Malgré l’ambition de concurrencer la Chine, la présence économique nippone stagne depuis plusieurs années. En 2025, à peine 0,5 % des flux d’investissements sont dirigés vers l’Afrique. Lors de la précédente TICAD, le gouvernement japonais avait annoncé environ 25,6 milliards d’euros de partenariats public-privé. Cependant, selon l’Organisation japonaise du commerce extérieur (Jetro), les investissements n’ont pas dépassé 6,8 milliards d’euros fin 2023. De son côté, la Chine a investi 36 milliards d’euros en Afrique en 2023, soit cinq fois le montant japonais. « Les entreprises nippones disent qu’il y a un potentiel mais qu’il est difficile de convaincre leur siège social. Il y a une réticence à faire des affaires en Afrique », déplore Kei Yoshizawa, conseiller Afrique de la JICA. Le Japon attend donc une meilleure gestion de la dette publique africaine, qui atteint un niveau préoccupant. Selon une étude de la Jetro menée en 2024, 57 % des entreprises déclarent vouloir investir davantage dans les deux années à venir. Au-delà du volontarisme affiché par Tokyo, le succès de la neuvième TICAD devra se mesurer aux contrats effectivement signés.

Alors que le Japon cherche à renforcer ses liens avec l’Afrique, une polémique révèle que les freins à sa stratégie dépassent les seules réticences de ses entreprises. Les crispations identitaires et la sensibilité à l’immigration constituent des obstacles majeurs. Seulement 25 000 Africains résidaient au Japon en 2024, sur 3,4 millions d’étrangers. L’un des projets de coopération lancé par la JICA avec quatre pays africains a déclenché de vives polémiques, révélant les limites de l’ouverture du pays malgré ses ambitions diplomatiques. Quatre villes japonaises – Sanjo, Kisarazu, Imabari et Nagai – ont été désignées comme « Africa Hometown » pour intensifier les échanges culturels et éducatifs. Une interprétation erronée du projet comme programme migratoire a suscité un flot de réactions xénophobes. Sur les réseaux sociaux, la peur d’une « déferlante migratoire » a pris le pas, attisée par des figures politiques nationalistes et des erreurs de communication dans certains médias comme la BBC.

Derrière les promesses ambitieuses de la TICAD 9 apparaissent donc de multiples obstacles qui freinent encore l’ancrage du Japon sur le continent africain.

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