LA REVUE DEMOS

En quoi le pouvoir turc est-il devenu à la fois autoritaire à l’intérieur et hégémonique à l’extérieur sous l’influence de Recep Tayyip Erdogan ?

En 2016, une tentative de coup d’État menée par un petit groupe de militaires contre Recep Tayyip Erdoğan est avortée. L’état d’urgence, prolongé pendant deux ans, sert de cadre juridique à une purge d’ampleur inédite : au 12 juillet 2017, plus de 150 000 fonctionnaires sont limogés, environ 50 000 personnes incarcérées, et des milliers de magistrats, militaires, enseignants et policiers sont écartés pour des liens supposés avec le mouvement Gülen.

La réforme constitutionnelle d’avril 2017 entérine cette concentration du pouvoir : suppression du poste de Premier ministre, hyper-présidentialisation du régime, contrôle direct de l’exécutif sur l’appareil judiciaire et les nominations stratégiques, comme celles des ministres. Le président devient le seul titulaire du pouvoir exécutif, et le Parlement perd l’essentiel de sa capacité de contre-pouvoir.

La répression politique s’accompagne d’une mise au pas systématique des médias. En 2025, la Turquie se classe 159ᵉ sur 180 au classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. Les grands groupes audiovisuels sont rachetés par des holdings proches du pouvoir, comme le plus grand groupe de presse turc, Doğan. Les médias critiques sont démantelés, et certains journalistes sont condamnés pour « propagande terroriste » ou « insulte au président ».

Sur le plan judiciaire, l’acharnement contre l’homme d’affaires et mécène Osman Kavala, accusé de tentative de renversement du gouvernement et condamné à perpétuité en 2022 malgré une décision contraire de la Cour européenne des droits de l’homme, symbolise l’alignement de la justice sur l’exécutif. En vertu de l’article 46 de la Convention européenne des droits de l’homme, les États membres du Conseil de l’Europe sont tenus de se conformer aux arrêts de celle-ci.

L’opposition politique subit une pression continue. Le parti pro-kurde HDP, troisième force parlementaire en 2018, voit ses dirigeants emprisonnés, ses élus visés par des procédures de déchéance, et plus de 50 municipalités kurdes placées sous tutelle administrative depuis 2016. En 2021, un procès examine la dissolution du parti, suscitant des inquiétudes quant à la répression des voix dissidentes en Turquie. La criminalisation de toute contestation kurde permet au pouvoir de nourrir un récit sécuritaire permanent, consolidé par la lutte contre le PKK, désigné comme ennemi intérieur prioritaire.

Ce verrouillage autoritaire s’accompagne d’une reprise en main de l’économie. Malgré une inflation dépassant 70 % en 2022, le président impose sa doctrine de taux bas, entraînant une chute historique de la livre et une dépendance accrue aux capitaux du Golfe et de la Russie. Cette fragilité économique alimente une stratégie politique fondée sur le nationalisme, la polarisation et la désignation d’ennemis extérieurs, comme l’ONU.

À l’extérieur, cette centralisation du pouvoir se traduit par une diplomatie offensive. Dès 2016, le gouvernement lance l’opération « Bouclier de l’Euphrate » en Syrie, suivie de « Rameau d’olivier » en 2018 et de « Source de paix » en 2019. Ces opérations visent à créer une zone tampon de 30 km contre les forces kurdes, alliées de l’Occident contre Daech. Au nord de l’Irak, les frappes contre le PKK se multiplient depuis 2020, avec des bases permanentes installées au-delà de la frontière. Cette militarisation régionale s’appuie sur une industrie de défense en plein essor : sous l’impulsion d’Erdoğan, la dépendance de l’armée turque au matériel étranger est passée de 70 % à 30 %. L’industrie de la défense turque compte aujourd’hui 2 000 entreprises, emploie 100 000 salariés et exporte ses produits dans près de 170 pays.

Cette démarche s’étend au-delà des frontières de la Turquie : en Méditerranée orientale, Ankara adopte une posture hégémonique. Les forages gaziers dans les zones revendiquées par la Grèce et Chypre, escortés par la marine, traduisent une volonté de s’imposer comme puissance énergétique régionale, au nom de la doctrine de la « Patrie bleue ». Celle-ci vise à protéger les intérêts nationaux en mer Égée, en mer Noire et en Méditerranée.

Dans le Caucase, l’appui militaire décisif à l’Azerbaïdjan lors de la guerre du Haut-Karabakh en 2020 marque une autre étape. Drones, conseillers militaires et renseignement : l’offensive éclair contre l’Arménie consacre le retour de la puissance turque dans son ancien espace d’influence ottoman. Cette stratégie, souvent qualifiée de « néo-ottomane », mêle intérêts économiques et projection de force.

Sur le dossier ukrainien, Ankara joue un double jeu. Elle fournit des drones à Kiev dès 2021, mais refuse de rompre totalement avec Moscou, dont elle dépend pour son gaz, son tourisme et sa centrale nucléaire d’Akkuyu. En 2022, elle s’impose comme médiatrice en négociant l’accord sur l’exportation des céréales de la mer Noire, démontrant sa capacité à transformer sa position d’équilibriste en levier diplomatique.

Cette politique extérieure s’appuie aussi sur l’arme migratoire. Un accord signé avec l’Union européenne en 2016 permet à Ankara de recevoir 6 milliards d’euros en échange du maintien sur son sol de 3,6 millions de réfugiés syriens, le plus grand nombre au monde. À chaque tension avec Bruxelles, la menace d’« ouvrir les frontières » devient un moyen de pression directe sur les gouvernements européens.

Même au sein de l’OTAN, la diplomatie de blocage devient un outil stratégique. En 2023-2024, l’adhésion de la Finlande puis de la Suède est conditionnée à des concessions sur les militants kurdes et les exportations d’armes, confirmant l’usage systématique du chantage institutionnel pour faire avancer des intérêts nationaux.

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