LA REVUE DEMOS

La Corée du Sud cherche-t-elle à s’affirmer comme puissance d’équilibre entre Washington et Pékin ?

La Corée du Sud a placé l’édition 2025 de l’APEC, forum économique régional créé en 1989 qui regroupe 21 économies de la région Asie-Pacifique, au cœur d’une stratégie visible : accueillir les 31 octobre et 1er novembre 2025 les 21 dirigeants du Pacifique à Gyeongju, ancienne capitale des rois, pour transformer une réunion économique en scène diplomatique où chacun affiche son rôle et son influence.

En présence des États-Unis et de la Chine, le gouvernement sud-coréen poursuit deux objectifs concrets et simultanés : sécuriser des espaces de coopération technologique et réduire les tensions commerciales, tout en veillant à ne pas aliéner Washington ou Pékin.

Qui fait quoi sur le terrain politique ? Le président Lee Jae-Myung a multiplié les négociations bilatérales pour promouvoir un rôle de médiateur actif : il a reçu Xi Jinping le 1er novembre, cherchant une normalisation après des tensions récentes, tout en maintenant l’alliance défensive et économique avec les États-Unis. Le leader chinois a profité de l’APEC pour proposer la création d’une « World AI Cooperation Organization », un geste public visant à capter le récit de la gouvernance technologique mondiale et à positionner la Chine en leader alternatif. Washington, de son côté, a privilégié la voie bilatérale en dehors du sommet : l’absence de la délégation américaine la plus visible à certains volets de l’APEC a laissé un espace symbolique que Séoul a cherché à occuper. La capitale coréenne en a profité pour s’avancer sur des enjeux comme la gouvernance de l’IA.

Sur le plan économique, Séoul a avancé des données chiffrées pour rassurer et convaincre : l’APEC réunit des économies représentant environ 61 % du PIB mondial et la moitié du commerce mondial, offrant à l’hôte une tribune pour influencer les règles du jeu commercial. La stratégie sud-coréenne s’appuie sur une réalité tangible : la Chine reste le premier partenaire commercial (environ un quart des exportations sud-coréennes en 2024), tandis que les États-Unis représentent près de 19 % des débouchés coréens, d’où la nécessité d’une diplomatie à double ancrage économique.

Comment Séoul opère-t-il concrètement ? Le premier levier concerne l’intelligence artificielle. Il vise à promouvoir l’innovation « inclusive et résiliente » et à construire des capacités transversales dans la région, une manière d’exporter un leadership normatif non militaire, acceptable pour Pékin et Washington. Le deuxième levier repose sur la diplomatie événementielle pour apparaître comme un « hôte impartial » capable d’entretenir le dialogue entre les grandes puissances. Séoul a évité tout cadrage protocolaire qui aurait favorisé l’un des blocs : la Chine et les États-Unis ont été placés sur un pied d’égalité dans l’ordre des prises de parole et dans la mise en scène des séances bilatérales, un détail symbolique mais central dans la diplomatie asiatique. Le troisième levier, plus discret, consiste à appliquer le KORUS FTA (traité de libre-échange américano-coréen entré en vigueur le 15 mars 2012) et à attirer des investissements en semi-conducteurs (Samsung, SK Hynix), tout en négociant des garde-fous face aux restrictions technologiques imposées par Washington à la Chine.

En 2023, les exportations sud-coréennes vers la Chine ont chuté de 19,9 % sur un an, représentant 19,7 % du total des exportations du pays. Dans le même temps, la part des exportations vers les États-Unis a grimpé à 18,3 %. Les deux grandes puissances restent les deux principaux partenaires commerciaux de la Corée du Sud, ce qui impose de concilier leurs intérêts.

Selon Olivia Cheung, chercheuse spécialisée en politique chinoise, la Corée du Sud cherche à incarner cette position d’intermédiaire car elle est une puissance moyenne vulnérable. Dépendante des marchés chinois pour la demande et protégée militairement par Washington, elle tente de minimiser le coût stratégique d’un choix strictement binaire.

L’organisation de l’APEC témoigne d’une volonté de prestige international. Présider l’adoption d’un agenda sur l’IA sert un récit national utile pour l’opinion publique et pour attirer de nouveaux investissements.

Les limites de la position sud-coréenne sont nettes. L’équilibre cherche à ne pas froisser : toute posture trop orientée vers la Chine risquerait des rétorsions économiques américaines, tandis qu’un alignement trop franc sur Washington compromettrait les échanges commerciaux et l’accès au marché chinois. La capacité sud-coréenne de médiation dépend largement de la volonté des grands acteurs d’utiliser Séoul comme canal : si Pékin ou Washington privilégient des forums bilatéraux ou coercitifs, l’espace de médiation se réduit. L’efficacité politique d’initiatives non contraignantes (déclarations APEC, initiatives IA) reste limitée face à des décisions souveraines comme les contrôles à l’exportation ou les sanctions.

En pratique, l’APEC 2025 a montré une Corée du Sud qui se veut facilitatrice : elle a obtenu l’adoption d’un cadre coopératif sur l’IA et réuni des engagements de coopération commerciale et démographique, tout en organisant des rencontres directes entre Xi Jinping et d’autres dirigeants, sans remplacer l’influence structurée de Washington sur les décisions militaires régionales.

Séoul n’est pas devenue « arbitre » des États-Unis et de la Chine en un sommet, mais elle a démontré qu’elle peut occuper, tempérer et instrumentaliser un forum multilatéral pour défendre ses intérêts économiques et proposer des normes technologiques souples. Cette posture d’équilibre a autant de chances de durer que la stabilité des relations sino-américaines le permettra.

L’avenir du rôle sud-coréen dans le triangle Corée-États-Unis-Chine dépendra donc de sa capacité à exploiter les tensions et convergences entre Washington et Pékin, pour protéger ses intérêts économiques tout en restant un médiateur crédible dans la région.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

De quelles manières l’État australien reconstruit-il son influence régionale à travers la question climatique ? 

Du 9 au 20 novembre 2026 aura lieu la « COP31 », ou conférence d’Antalya sur les changements climatiques. Ce sera l’occasion pour les 197 États parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de se réunir une nouvelle fois pour discuter et adopter les mesures jugées nécessaires pour tendre vers les objectifs fixés par les conventions internationales précédemment adoptées en la matière. Si cet événement s’inscrit dans la droite lignée des 30 Conférences des Parties...

La révolte des « cafards » en Inde : de la fuite des cerveaux à la contestation interne ? 

25 juillet 2025, New Delhi. Après sept semaines de manifestations, le ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a annoncé sa démission dans la journée. Alors que le Premier ministre Narendra Modi assiste à la pire crise politique du pays depuis sa réélection en 2024, les membres du Parti des cafards savourent leur première victoire. Né sur les réseaux sociaux en mai 2026 et d’origine satirique, ce nouveau parti a rapidement rassemblé la génération Z. S’adressant en priorité aux jeunes diplômés,...

La rencontre Trump-Zelensky du 28 juillet annonce-t-elle un repositionnement stratégique des États-Unis en Ukraine ?

Le 28 juillet 2026, Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, retrouve Donald Trump à la Maison-Blanche pour un entretien très attendu d’une heure, dans le Bureau ovale. Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe de février 2022, et après une relation bilatérale longtemps marquée par la défiance, la rencontre a été qualifiée de « positive et productive » par la porte-parole de la Maison-Blanche. En février 2025, à peine un mois après son investiture, Donald Trump recevait déjà...

Comment les drones marins révolutionnent-ils la surveillance de la biodiversité dans les régions polaires ?

Dans les régions polaires, la révolution des drones marins ne tient pas seulement à l’absence d’équipage. Leur avantage est politique autant que scientifique : ils restent en mer durant des semaines, atteignent des zones dangereuses et répètent les mesures pour un coût logistique et environnemental inférieur à celui d’un navire. Échosondeurs, caméras, hydrophones et capteurs produisent ainsi des données plus continues sur les espèces et leur habitat. Mieux observer permet de fixer des quotas, de fermer une pêcherie, de délimiter...

Comment la gentrification à Mexico redéfinit-elle les enjeux migratoires du pays?

En 2024, la ville de Mexico a été classée par The Economist comme la 16e ville la plus chère au monde, devant des villes tout autant populaires et attirantes comme Milan et Washington D.C. Si cette hausse des prix pourrait signifier pour certains une redynamisation de la ville et une hausse de la qualité de vie, pour la classe moyenne mexicaine, cela implique de se confronter au déplacement et à la transformation de l’identité urbaine de Mexico. À partir de...

Dans quelle mesure la Syrie peut-elle devenir un acteur clé de la reconfiguration des routes énergétiques ? 

Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran, déclenché en mars 2026 dans le sillage de l’escalade militaire avec les États-Unis, a brusquement privé les marchés mondiaux d’une artère où transitent habituellement 20 millions de barils par jour. Face à ce goulot d’étranglement naval et aux menaces houthistes persistantes en mer Rouge, Bagdad, Washington et plusieurs chancelleries européennes réorientent en urgence la cartographie énergétique régionale. Au centre de ce redéploiement logistique se trouve la Syrie. Depuis la chute du régime de...

Malgré l’ACEUM et l’accord de Turnberry, pourquoi Trump impose-t-il de nouveaux droits de douane au Canada et à l’UE ?

Voici ton texte corrigé, avec uniquement les fautes d’orthographe et de grammaire rectifiées, sans modification du sens ni ajout d’informations : Le 20 juillet 2026, Donald Trump a signé un décret imposant 50 % de droits de douane supplémentaires sur une série de produits canadiens, du vin au ciment en passant par les crosses de hockey, applicables dès le 19 août prochain. Quatre jours plus tard, le 24 juillet, entrait en vigueur un droit additionnel plafonnant à 10 % la...

L’Europe est-elle prête à affronter un monde d’extrême chaleurs ?

Alors que les flammes ont ravagé les forêts de Fontainebleau et de Gironde cet été, et après que l’Europe a connu les mois de juin et de juillet les plus chauds jamais enregistrés (article écrit le 6 août 2026), la question de sa préparation face aux vagues de chaleur extrême se pose de manière urgente. Sur tout le continent, les coûts humains et environnementaux liés à ces épisodes caniculaires se font sentir. En Espagne, douze personnes sont décédées en juillet...

Que reste-t-il de la “politique arabe” de la France ?

La « politique arabe » de la France désigne la part de sa politique étrangère orientée vers le monde arabe, compris comme un tout, du Maroc à la frontière irako-iranienne. Elle se caractérise par une volonté de nouer des relations de confiance particulièrement étroites, qui différencieraient la France des autres pays. Son point de départ se situe en 1967, lorsque le général de Gaulle, à rebours des autres pays occidentaux, condamne l’occupation des territoires palestiniens par les troupes israéliennes à...

Dans quelle mesure le cadre juridique international redessine-t-il les rapports de force géopolitiques autour de la reconstruction syrienne ?

Depuis la chute de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la reconstruction syrienne est devenue un chantier où chaque levée de sanction ouvre un marché : Washington, l’ONU et l’UE démantèlent en parallèle, mais à des rythmes différents, l’architecture de sanctions bâtie depuis les années 2000. Côté américain, Washington abroge le 10 octobre 2025 le Caesar Act — en vigueur depuis 2020 — porté par le représentant Wilson avec l’appui de l’émissaire Thomas Barrack ; Rubio avait déjà révoqué en...