LA REVUE DEMOS

La dissuasion nucléaire entre l’Inde et le Pakistan empêche-t-elle la guerre ?

Les affrontements indo-pakistanais du 7 au 10 mai 2025, déclenchés après l’attentat de Pahalgam du 22 avril dans le Cachemire indien, ont marqué la plus grave escalade militaire entre l’Inde et le Pakistan depuis plus de 20 ans, selon Sylvia Malinbaum, chercheuse à l’IFRI. Cette crise a ravivé les inquiétudes internationales, impliquant deux États dotés de l’arme nucléaire.

Le conflit entre l’Inde et le Pakistan remonte à bien avant leur nucléarisation. Il puise ses racines dans la partition de l’ex-colonie britannique en août 1947, qui a donné naissance à deux États : l’Inde, à majorité hindoue, et le Pakistan (occidental et oriental), à majorité musulmane. Le maharaja du Cachemire Hari Singh a choisi de rejoindre l’Inde, alors que ce territoire était à majorité musulmane. Ce choix a déclenché trois guerres (1947-1948, 1965 et 1971) et alimente depuis une hostilité constante entre New Delhi et Islamabad.

À première vue, la dissuasion nucléaire semble jouer un rôle stabilisateur, chaque belligérant étant freiné par les capacités atomiques de l’autre. La crainte des représailles massives et d’une destruction mutuelle empêcherait ainsi la guerre. Pourtant, les conflits de basse intensité restent omniprésents entre ces deux États, malgré la possession de l’arme nucléaire censée inciter à la prudence.

Pour analyser cette situation paradoxale, il faut revenir aux origines de la nucléarisation sud-asiatique. L’Inde a lancé son programme nucléaire militaire après l’essai chinois de 1964, perçu comme une menace directe. En 1974, avec l’opération « Smiling Bouddha », l’Inde est devenue la première puissance atomique d’Asie du Sud. Le Pakistan a initié son propre programme en 1972, cherchant à établir une parité avec l’Inde et à garantir son intégrité territoriale. Le 28 mai 1998, le Pakistan a réalisé cinq essais nucléaires. Les deux États en conflit sont ainsi devenus des puissances nucléaires affirmées, sans adhérer au TNP (traité de non-prolifération), contribuant à une course à l’armement et à un affaiblissement du régime global de non-prolifération. Leurs doctrines nucléaires divergent profondément, ce qui accroît l’incertitude stratégique et le risque d’escalade non maîtrisée. Comme l’explique Thomas Friang, fondateur de l’Institut Open Diplomacy, l’Inde adopte une posture de non-emploi de la force nucléaire en premier, tandis que le Pakistan refuse cet engagement et peut considérer l’arme nucléaire comme une arme de premier emploi, et non de réplique.

Pour Sumit Ganguly et Devin Hagerty, spécialistes des relations internationales en Asie du Sud, cette situation illustre le paradoxe stabilité-instabilité, formalisé dès 1965 par Glenn Snyder. Selon cette logique, la possession d’armes nucléaires rend un affrontement de grande envergure peu probable, mais la stabilité stratégique peut encourager l’agression à bas niveau de violence. Glenn Snyder souligne ainsi la possibilité de recourir à des guerres limitées, en dessous du seuil de la guerre ouverte, malgré la dissuasion nucléaire. Depuis 1998, les crises indo-pakistanaises (Kargil en 1999, les attentats en 2001, 2008, 2019 et la crise de 2025) n’ont jamais dégénéré en guerre ouverte, chaque camp limitant ses ripostes pour éviter l’escalade nucléaire.

Selon S. Ganguly et D. Hagerty, le nucléaire aurait stabilisé l’Asie du Sud en empêchant la guerre au niveau stratégique entre l’Inde et le Pakistan, mais au prix de crises limitées : la dissuasion nucléaire « fonctionne », mais imparfaitement.

Cette lecture optimiste de la dissuasion est contestée par S. Paul Kapur, spécialiste de la dissuasion nucléaire. Pour lui, la stabilité stratégique est en réalité minée par un degré significatif d’instabilité nucléaire. La peur de l’escalade peut offrir une forme de protection au plus faible, le Pakistan, en dissuadant le plus fort, l’Inde, de riposter massivement à des agressions limitées. S. Kapur décrit un schéma « d’instabilité-stabilité-instabilité » où le Pakistan peut mener des actions de basse intensité sans craindre de représailles d’envergure. Les armes nucléaires n’auraient donc pas rendu la région plus sûre, mais auraient plutôt encouragé le Pakistan à prendre davantage de risques, protégé par son parapluie nucléaire, ce qui accroît la probabilité de conflit.

Jean-Luc Racine, spécialiste des relations entre l’Inde et le Pakistan au CNRS, nuance ces positions en soulignant que la détention de l’arme nucléaire favorise l’hostilité indo-pakistanaise tout en limitant son intensité. Il estime que la possession de l’arme nucléaire empêche une guerre conventionnelle majeure, tout en encourageant des actions hostiles de moindre intensité. Chaque camp sait que l’adversaire ne peut répondre de manière disproportionnée sans risquer l’escalade nucléaire. Mélissa Levaillant, docteure en sciences politiques, rappelle cependant la fragilité de cet équilibre : « Dès lors que deux États voisins disposent de l’arme nucléaire et s’affrontent avec des armes, on ne peut jamais écarter le risque de guerre nucléaire. »

La dissuasion nucléaire a en quelque sorte gelé le conflit indo-pakistanais, rendant toute guerre directe entre les deux États improbable. Pourtant, le nucléaire alimente le risque d’escalade : le Pakistan, protégé par son arsenal, se sent libre de mener des provocations limitées (terrorisme transfrontalier, infiltrations, attaques ponctuelles), tandis que l’Inde hésite à répondre massivement. La dissuasion réduit la probabilité d’une guerre totale, mais multiplie les crises. L’Asie du Sud vit désormais dans une « stabilité instable » où chaque crise, même mineure, porte en elle la possibilité du pire : l’escalade nucléaire.

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