LA REVUE DEMOS

L’accord entre l’UE et l’Indonésie remet-il en cause les engagements environnementaux européens ?

L’Union européenne et l’Indonésie ont signé le 23 septembre 2025 un accord de partenariat économique (CEPA) destiné à ouvrir les échanges en supprimant jusqu’à 80 % des droits de douane sur les produits indonésiens à l’entrée de l’UE, y compris dans des secteurs sensibles comme l’huile de palme et les matières premières critiques.

L’UE affirme que cet accord inclut « des engagements contraignants en matière de travail, d’environnement et de climat » alignés sur l’Accord de Paris. La mise en œuvre effective des règles environnementales se heurte toutefois à des reports, des concessions et des doutes sur les mécanismes de contrôle, ce qui conduit à s’interroger : l’UE compromet-elle ses propres engagements écologiques pour favoriser le commerce ?

Dès la négociation, l’Indonésie a réclamé des délais et des aménagements face aux règles anti-déforestation européennes, jugées trop strictes pour ses producteurs, surtout les petits exploitants. Jakarta a critiqué l’exigence de coordonnées géographiques des parcelles (« geolocation ») prévue par le règlement EUDR, la jugeant « irréaliste » pour beaucoup d’entre eux, tout en dénonçant l’asymétrie entre les obligations imposées aux pays du Sud et les contraintes de confidentialité dans l’UE. En réponse, l’UE a reporté d’un an l’application stricte pour les grandes entreprises et repoussé les contrôles pour les TPE/PME à juin 2026, un geste présenté comme technique mais intervenant juste après la conclusion du CEPA.

Le règlement européen sur les produits liés à la déforestation (EUDR, règlement (UE) 2023/1115) impose que tout opérateur ou importateur dans l’UE prouve que les produits — palmier, soja, cacao, bois, café, caoutchouc, bétail — ne proviennent pas de terres déboisées ou dégradées après le 31 décembre 2020. Il exige une diligence raisonnable, des informations géographiques et le respect des législations nationales. En cas de non-conformité, les produits peuvent être interdits d’accès, saisis ou soumis à des amendes allant jusqu’à 4 % du chiffre d’affaires annuel. L’UE retarde cependant son application : les vérifications nationales et le système d’information ont été repoussés pour éviter une « surcharge » des entreprises.

L’accord UE–Indonésie prévoit des dispositions de coopération sur le climat, la gestion durable des ressources et un protocole spécial sur l’huile de palme, qui fait l’objet de fortes pressions. Il inclut aussi des clauses « verdisantes », comme la suppression des droits de douane pour les biens « verts » ou l’encouragement des investissements dans les transitions bas carbone. Les ONG dénoncent toutefois l’absence de sanctions crédibles et de contrôleurs indépendants, craignant que ces engagements ne restent de simples promesses. Les mécanismes de règlement des différends entre investisseurs et États (ISDS/ICS) pourraient en outre affaiblir la capacité des États à imposer des normes environnementales strictes s’ils sont perçus comme des obstacles aux investissements.

Un point sensible concerne l’augmentation prévue des importations d’huile de palme vers l’UE : selon Reuters, celles-ci pourraient passer de 3,3 millions de tonnes à environ 4 millions en 2026, en partie grâce au report du règlement EUDR. Les exportateurs indonésiens saluent ce répit réglementaire, estimant qu’il leur donne le temps d’adapter leurs chaînes d’approvisionnement. Or, l’expansion de la production de palme demeure l’un des principaux moteurs de la déforestation en Indonésie, notamment à Bornéo (Kalimantan), où quatre provinces ont représenté entre 2018 et 2022 près de 72 % de la déforestation industrielle liée à la palme. Malgré les engagements « zéro déforestation » pris par de nombreuses entreprises (85 % des exportations observées selon Trase), les taux de déforestation associés montrent peu de différences entre acteurs certifiés ou non (0,27 ha/1000 t pour les ZDC contre 0,23 ha/1000 t pour les autres). L’idée selon laquelle les chaînes « durables » seraient nettement plus vertueuses dans la pratique reste donc controversée.

L’Indonésie a lancé la plateforme GroundTruthed.id (GTID) pour renforcer la surveillance forestière et répondre aux exigences de traçabilité. Sa couverture reste toutefois limitée, et de nombreux petits producteurs, souvent autochtones, peinent à prouver leurs droits fonciers ou à fournir les données exigées. Beaucoup demeurent exclus des marchés européens faute de certification.

Le traitement différencié entre acteurs crée un déséquilibre : les grandes entreprises bénéficient de davantage de latitudes, tandis que les petits exploitants restent plus vulnérables. Le report de l’application aux micro-entreprises jusqu’en juin 2026 leur accorde un délai supplémentaire, mais retarde l’effet global. L’UE a mis en place un système d’information (registry) opérationnel depuis décembre 2024, dans lequel les opérateurs doivent déposer leur déclaration de diligence. La vérification de ces déclarations dépend toutefois des États membres, et l’efficacité du contrôle reste à démontrer.

Les défenseurs de l’accord assurent que l’UE ne renonce pas à ses normes : elle souhaite « verdir » ses chaînes d’approvisionnement par une pression positive plutôt que punitive. L’accord offrirait un cadre plus prévisible aux investissements « verts » en Indonésie, notamment dans les technologies bas carbone et la gestion durable des forêts. Certains analystes estiment néanmoins que l’UE a consenti des concessions environnementales pour préserver les avantages commerciaux. Le CEPA incarne ainsi une voie médiane : promouvoir le commerce et les investissements sans trop entamer la crédibilité écologique ni retarder l’entrée en vigueur du traité.

L’accord n’annule pas formellement les engagements européens en matière de climat, mais en pratique il les affaiblit. L’UE conserve des ambitions écologiques de façade, mais à quel coût réel pour les forêts indonésiennes et pour sa propre crédibilité, au regard du fragile équilibre entre commerce et écologie ?

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