C’est un nombre sans précédent dans l’histoire diplomatique américaine moderne : 115 postes d’ambassadeurs sur 195 restent aujourd’hui vacants à travers le monde. Un an et demi après l’entrée en fonction de Donald Trump pour un second mandat, le syndicat des diplomates, l’American Foreign Service Association, relève que près de 60% des représentations diplomatiques américaines sont ainsi toujours dépourvues de chef de mission. Bien plus qu’un simple constat historique, cette situation est la traduction d’un changement plus profond dans la manière dont Washington conduit sa diplomatie. Une diplomatie qui suit un schéma plus centralisateur où les ambassadeurs semblent s’effacer pour laisser place à des envoyés spéciaux plus proches du pouvoir.
Les causes derrière ce taux de vacance exceptionnel sont multiples. Dès décembre 2025, l’administration Trump a choisi de rappeler brutalement près de 30 ambassadeurs de par le monde et, dans certains cas, sans leur offrir d’autres responsabilités au sein du département d’Etat. La Maison Blanche et son secrétaire d’État, Marco Rubio, ont justifié cette décision par la volonté de former un corps diplomatique plus aligné et plus favorable à la doctrine présidentielle de « l’Amérique d’abord » ainsi qu’à la politique internationale du Président. Si ces rappels concernaient surtout le continent africain sur lequel les Etats-Unis ont déjà choisi de réduire leur présence à travers la fermeture de son agence d’aide publique au développement, USAID, ce sont aujourd’hui des représentations diplomatiques de premier plan qui restent dépourvues d’ambassadeurs.
Ainsi, l’ambassade des Etats-Unis en Allemagne n’a par exemple plus d’ambassadeur à sa tête tout comme leur ambassade en Russie alors même qu’une représentation diplomatique à Moscou est essentielle pour la recherche d’une paix dans le conflit Russo-Ukrainien, un dossier pourtant érigé en cheval de bataille lors de la campagne pour la seconde présidence Trump. Le Wall Street Journal attribue en partie ce taux de vacance inédit à l’engorgement du Sénat chargé de valider les nominations d’ambassadeurs proposées par la présidence mais qui se retrouve paralysé par un climat partisan tendu et aggravé par les rappels brutaux et massifs de décembre .
Mais la cause principale de cette déserte des ambassades tient surtout à un revirement complet dans la manière dont les États-Unis conduisent leur diplomatie. La Maison Blanche cherche en effet à mener une politique extérieure toujours plus centralisée autour de la ligne de conduite fixée par son chef, Donald Trump. Les limogeages de décembre répondent directement à cette volonté de faire le tri parmi les diplomates de carrière. Si de nombreuses représentations diplomatiques sont donc privées d’ambassadeur, les quelques chefs de mission effectivement nommés sont, eux, des proches du pouvoir. Par exemple, l’Ambassadeur des États-Unis en France, Charles Kushner, n’est autre que l’un des plus anciens conseillers du Président mais surtout le père de Jared Kushner, gendre de D. Trump . Plus largement, ce changement traduit la volonté de la présidence de ne plus faire reposer, en tout ou en partie, son action diplomatique sur un corps de professionnels.
Bien qu’ils ne soient pas nouveaux et qu’ils aient déjà été utilisés sous les présidences Obama et Biden, se multiplient depuis janvier 2025 et l’investiture de Trump, les « envoyés spéciaux », des postes informels créés sur mesure qui tendent à suppléer ceux d’ambassadeurs . Nommés sur des aires géographiques et des sujets précis, ces émissaires ont pour particularité de ne pas répondre des canaux diplomatiques traditionnels. Ils ne dépendent ni du secrétariat d’État, ni d’une ambassade, ni du Sénat mais bien du seul président dont ils appliquent directement la ligne de conduite et les instructions. Il s’agit, pour la plupart, de proches du président, en qui il place une confiance plus grande qu’en des diplomates de carrière qui pourraient se révéler plus soucieux des protocoles et des usages. C’est ainsi que l’envoyé spécial au Moyen-Orient et en Russie, dans le cadre des négociations de paix, n’est autre que Steve Witkoff, ancien partenaire financier de Donald Trump dans l’immobilier new-yorkais . Il est épaulé par Jared Kushner, déjà envoyé spécial au Moyen-Orient lors du premier mandat de Trump, fils de Charles Kushner et gendre du président. Au Groenland, zone convoitée par la Maison Blanche, c’est Jeff Landry, gouverneur de Louisiane et allié politique très proche de Trump, qui y a été désigné émissaire, afin d’affirmer l’empreinte américaine sur cette vaste île septentrionale gorgée de ressources. En Asie, Sergio Gor, fervent soutien de Donald Trump lors de la campagne de 2024 et co-dirigeant d’une maison d’édition avec le fils aîné du président, Donald Trump Jr, a été nommé ambassadeur des États-Unis en Inde et envoyé spécial pour les affaires d’Asie du Sud et d’Asie centrale.
Ces ambassades vides ne constituent donc pas seulement un simple record historique. Pour la seconde administration Trump, elles traduisent une nouvelle manière de conduire les relations extérieures. En rappelant des diplomates de carrière expérimentés, jugés insuffisamment alignés sur sa politique, Donald Trump verrouille l’appareil diplomatique de l’intérieur. En préférant déléguer les fonctions de représentation diplomatique à des envoyés informels, sélectionnés pour leur proximité et leur loyauté envers le pouvoir et qui ne répondent directement et expressément que du président des États-Unis, l’administration Trump semble embrasser pleinement l’avènement d’une nouvelle ère diplomatique. Ce qui relevait exclusivement d’une diplomatie de métier tend désormais à devenir une diplomatie davantage privée, qui s’affranchit de tout cadre institutionnel, et qui se structure de manière ultra-centralisée autour du pouvoir et de son sommet : Donald Trump.
