LA REVUE DEMOS

 Le blocage de la reconnaissance de l’État palestinien par le veto américain à l’ONU met-il en lumière la crise du multilatéralisme et la remise en cause de l’ordre international libéral ?

Le 29 octobre 2025, dans la bande de Gaza, les espoirs d’une désescalade se sont envolés. Moins de trois semaines après le sommet de Charm el-Cheikh, censé lancer la première phase du plan de paix du président américain Donald Trump, les bombardements ont repris, brisant le cessez-le-feu. Le bilan de cette nuit meurtrière s’élève à plus de 100 morts, dont 46 enfants.

Ces événements, au-delà de leur gravité humanitaire, illustrent l’échec structurel des tentatives de médiation et posent une question centrale pour l’ordre international libéral : la paralysie du Conseil de sécurité des Nations unies.

L’impuissance de l’ONU face à la crise humanitaire, aggravée par les multiples vetos américains bloquant toute reconnaissance de l’État palestinien, révèle la crise profonde du multilatéralisme. Ces blocages confirment que la volonté politique des grandes puissances suffit à neutraliser les idéaux de la coopération internationale.

Sur le plan diplomatique, la situation semblait pourtant évoluer. Quelques semaines avant la reprise des hostilités, la question palestinienne avait regagné une visibilité inédite sur la scène internationale. À l’ONU, cette dynamique s’est traduite par l’adoption de la Déclaration de New York sur le règlement pacifique de la question de la Palestine et la mise en œuvre de la solution des deux États. Ces avancées, significatives sur le plan diplomatique, restent largement symboliques face à la gravité de la situation sur le terrain : plus de 69 500 Palestiniens ont été tués depuis le début du conflit, dont plus de la moitié sont des femmes et des mineurs.

En l’absence d’une reconnaissance juridique pleine et entière de l’État palestinien ou de sanctions internationales contraignantes à l’égard d’Israël, le statu quo perdure. La crise humanitaire à Gaza atteint aujourd’hui son paroxysme : les agences onusiennes dénoncent des crimes de guerre, le crime contre l’humanité d’extermination, une famine généralisée utilisée comme méthode de guerre et la destruction systématique des infrastructures civiles, voire un génocide en cours. Toutes ces actions constituent des violations massives du droit international humanitaire.

Malgré les appels répétés de la communauté internationale, Israël continue d’agir dans une quasi-impunité, protégé par le soutien inconditionnel des États-Unis. Au sein du Conseil de sécurité, Washington, fidèle à sa position historique, oppose son veto à toute tentative d’adhésion de la Palestine à l’ONU ou de reconnaissance de celle-ci. Cette opposition se justifie, selon les diplomates américains et israéliens, par l’idée qu’une telle reconnaissance serait un « cadeau offert au Hamas ». Pourtant, cette rhétorique se heurte à une dynamique régionale contraire.

L’argument du « cadeau au Hamas » s’affaiblit face au consensus arabe émergent visant à isoler et neutraliser politiquement le mouvement. Les principaux pays arabes appellent clairement au désarmement et soutiennent une stratégie de stabilisation post-conflit excluant le Hamas, comme en témoignent la formation d’agents de police palestiniens et l’adhésion récente du Conseil de sécurité à la mise en place d’une force de stabilisation internationale. La reconnaissance de la Palestine est donc perçue par la majorité internationale et régionale comme un soutien à une infrastructure étatique future pacifiée, et non comme une prime à la violence.

Cette perspective de stabilisation reste toutefois suspendue à une condition majeure : le bon fonctionnement du système multilatéral. Or, ce sont précisément les États-Unis, censés en être les garants, qui fragilisent aujourd’hui son équilibre. Quelle crédibilité accorder à une organisation qui se veut universelle, mais dont les décisions demeurent paralysées par la concentration du pouvoir entre les mains de cinq États permanents ? Ceux-ci instrumentalisent le droit de veto pour défendre leurs propres intérêts et ceux de leurs alliés.

Cette dérive met en lumière la crise structurelle du système multilatéral, incapable de concrétiser ses idéaux fondateurs : le maintien de la paix et la protection des peuples. La politique américaine au Moyen-Orient illustre ce blocage. Donald Trump, qui se proclame « faiseur de paix », incarne une diplomatie sélective où le discours sur la paix masque un alignement total sur la position israélienne et des entraves directes aux initiatives internationales visant à accélérer la reconnaissance de la Palestine.

La paralysie actuelle du Conseil de sécurité a relancé les appels de nombreux États et experts à une réforme en profondeur du système onusien, afin de favoriser une représentativité plus inclusive des pays du Sud. Ceux-ci réclament une refonte du mode de gouvernance internationale : élargissement du Conseil, limitation du droit de veto, ou encore instauration d’un mécanisme d’exception en cas d’atrocités massives. Mais cette réforme demeure pour l’instant impossible. Toute modification substantielle de la Charte des Nations unies doit être approuvée par les membres permanents du Conseil de sécurité, ceux-là mêmes dont le pouvoir serait remis en question.

Cette complexité structurelle incarne l’impasse du multilatéralisme : un système prisonnier de ses propres fondateurs. Ici, la théorie volontariste du droit international trouve un écho particulier. Selon cette approche, les normes internationales ne valent que si les États y consentent. Le droit international reste donc tributaire de la volonté politique des puissances qui l’ont créé.

Dans cette perspective, tant que les États-Unis maintiendront leur alignement sur la position israélienne, la reconnaissance de l’État palestinien restera cantonnée au plan politique symbolique, révélant une fois de plus l’impuissance du multilatéralisme face aux logiques du pouvoir, même dans les cas extrêmes.

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