LA REVUE DEMOS

Le « choc chinois  » allemand est-il le signe d’un point de bascule de l’industrie européenne ? 

Le 25 février 2026, le chancelier allemand, Friedrich Merz, s’est rendu à Pékin aux côtés de Xi Jinping pour sa première visite officielle avec le partenaire chinois. Cette visite revient particulièrement significative en raison de la dépendance grandissante de l’économie européenne à la Chine. La part d’importation de produits chinois en Allemagne a ainsi dépassé celle de ses exportations. Les importations allemandes en provenance de Chine représentent près de 12 % du commerce total de l’Allemagne, les exportations 8 %. On parle alors d’un « choc chinois ». La bascule apparaît symbolique : le géant de l’industrie européenne se trouve surpassé par un pays encore émergent il y a une cinquantaine d’années. Ces dernières décennies, l’économie européenne s’est en effet de plus en plus appuyée sur l’industrie chinoise.

Ce rapprochement a débuté en 1978, lors de la signature du premier accord entre la Communauté économique européenne (CEE) et la Chine. La collaboration s’est renforcée avec l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du Commerce en 2001. La crise économique de 2008 a précipité les investissements européens en Chine. La même année, le solde commercial (la différence entre les exportations et les importations) atteignait plus de 150 milliards de dollars entre la Chine et l’Union européenne (UE). Cet écart n’a cessé de se creuser : en 2024, le déficit commercial de l’UE avec la Chine dépassait 300 milliards d’euros. Il convient de souligner que l’UE restait le premier partenaire commercial de la Chine, alors qu’elle n’est que le troisième partenaire de l’UE. Elle bénéficie donc de plusieurs sources d’approvisionnement plus importantes de la part d’autres États. Le nombre d’IDE (investissements directs à l’étranger) de l’UE en Chine s’élève à plus de 10 milliards d’euros, contre 9,4 milliards de dollars pour la Chine vers l’UE. Pourquoi s’inquiéter d’une domination de l’économie chinoise ?

Depuis 2019, plusieurs facteurs ont poussé l’UE à intensifier ses importations en provenance de Chine, alors même qu’elle a été reconnue comme « un partenaire, un compétiteur et un rival systémique » par le commissaire européen au marché intérieur, Thierry Breton. Depuis la crise du Covid-19 et la guerre en Ukraine, les prix de production européens ont augmenté de 30 %, tandis que ceux de la Chine n’ont pas connu de variation significative. Cette hausse s’explique par le coût de l’énergie et celui des matières premières. La guerre en Ukraine a provoqué une flambée des prix de l’énergie, suite aux sanctions russes contre l’UE. À cette augmentation s’ajoute la dépendance toujours plus grande de l’Union européenne vis-à-vis de la Chine pour les matières premières. Celle-ci lui fournit 7 des 26 principaux matériaux les plus utilisés dans l’industrie, comme l’acier ou l’aluminium, essentiels à la construction et à l’élaboration de technologies dites « vertes ».

L’écart se creuse entre les deux industries depuis que la Chine a diversifié ses productions. En réinvestissant les bénéfices générés par l’augmentation de la demande européenne, la Chine a élargi ses secteurs industriels. Auparavant centrée sur l’industrie technologique, elle couvre désormais des secteurs où dominait autrefois le marché européen, comme l’automobile. En 2025, la Chine a produit plus de 34 millions de véhicules et enregistré une hausse de 4,1 % de bénéfices dans ce secteur. À titre comparatif, l’UE n’en a produit que 11,4 millions. Or, ces domaines restent porteurs pour l’économie des pays européens. Le secteur automobile représente à lui seul 5 % du PIB allemand, ce qui explique la visite de Friedrich Merz à Pékin, accompagné de chefs d’entreprises allemands. Historiquement, l’Allemagne tirait profit de l’expansion économique de la Chine en lui exportant machines-outils et produits chimiques utiles à son développement. Mais, depuis sa croissance, la Chine a moins besoin de ces produits, du moins pas dans les mêmes quantités. Un déséquilibre s’est installé : la Chine importe moins qu’auparavant, tandis que l’Allemagne continue d’importer autant de produits chinois.

Au-delà de la dépendance économique, l’UE tente de s’éloigner du partenaire chinois en raison de ses violations des droits de l’homme et des tensions croissantes avec les États-Unis. Pourtant, depuis le second mandat du président Donald Trump, l’instabilité de la collaboration économique UE/États-Unis incite l’UE à consolider ses investissements en Chine, plus stables. L’enjeu pour l’UE est de poursuivre la collaboration avec le géant chinois, dont son économie dépend, tout en cherchant à lui faire concurrence. Pour cela, elle a mis en place un programme de « de-risking », soit de réduction des risques. Plusieurs objectifs en découlent : le filtrage des investissements directs à l’étranger, le Règlement européen sur les semi-conducteurs et la législation sur les matières premières critiques. Ces réformes, adoptées en 2023, n’ont pas encore pu être évaluées.

Le rapport de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen souligne le manque de clarté du plan européen envers la Chine. S’il se résume, selon la Commission européenne, à un triptyque « partenaire, concurrent, rival systémique », il ne semble pas permettre une politique claire, l’équilibre entre ces trois aspects restant fragile. Plutôt qu’un basculement – datant plutôt de la crise du Covid –, le « choc chinois » signe une impasse : la dépendance envers la Chine devient de plus en plus risquée, mais aussi de plus en plus indispensable. Selon l’économiste Cyprien Ronze-Spillaert, il est urgent pour l’UE de développer une stratégie de puissance et d’indépendance, au risque de se retrouver spectatrice d’une économie mondiale dirigée par d’autres acteurs.

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