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Le conflit entre la Thaïlande et le Cambodge révèle-t-il les limites de l’ASEAN ?

Alors qu’un cessez-le-feu a été signé entre la Thaïlande et le Cambodge le 27 décembre 2025, le conflit récent entre deux États membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) interroge les limites de cette organisation.

Le 24 juillet 2025, des affrontements armés ont éclaté entre les deux pays avant qu’une trêve ne soit instaurée. Un accord de cessez-le-feu a été signé dans un deuxième temps, le 26 octobre, à Kuala Lumpur. Le conflit frontalier qui oppose le Cambodge et la Thaïlande depuis de nombreuses années a néanmoins repris au mois de décembre 2025. Cette guerre a fait au moins 47 morts et près d’un million de déplacés en trois semaines, d’après les chiffres du Monde. Cette escalade, la plus grave depuis 2011, questionne profondément les dynamiques de pouvoir en Asie du Sud-Est. À première vue, cet affrontement met en évidence les limites structurelles de l’ASEAN dans la gestion des conflits entre États membres, bien que cette organisation privilégie historiquement la stabilité et la confiance plutôt que la contrainte. Ainsi, plus qu’un échec en soi, cette guerre frontalière agit davantage comme un révélateur de contraintes structurelles inhérentes au modèle de l’ASEAN.

Les tensions entre le Cambodge et la Thaïlande trouvent leur origine dans la période coloniale française, lorsque le Cambodge, sous protectorat français depuis 1863 afin de se protéger de l’expansionnisme thaï, vit ses frontières redessinées par la France en 1907. Imposé à la Thaïlande et jugé défavorable par Bangkok, ce tracé frontalier n’a jamais été pleinement accepté et reste aujourd’hui encore contesté.

Dans le contexte de la guerre froide, l’ASEAN a été fondée en 1967 par cinq pays pour affirmer leur identité anticommuniste dans la région, avant d’être progressivement élargie à d’autres États sud-asiatiques. La déclaration de Bangkok, texte fondateur de l’ASEAN du 8 août 1967, met en avant trois principes fondateurs : l’accélération de la croissance économique et culturelle, la quête de la paix et de la stabilité, ainsi que la collaboration et l’aide dans les secteurs économique, culturel, social et scientifique. Le conflit entre deux États membres de l’ASEAN semble dès lors compromettre cet objectif de paix et révéler les limites de l’organisation. Il s’agit d’une épreuve susceptible d’écorner l’image de l’ASEAN en illustrant sa principale faiblesse, à savoir sa difficulté à faire face aux crises politiques.

Cette faiblesse est à relier aux principes de base qui régissent l’organisation. Pour Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse associée au Centre Asie de l’IFRI, « l’esprit ASEAN » est fondé sur le consensus, qui requiert en réalité l’unanimité, le dialogue ouvert et le sens du compromis. De ce fait, on observe l’impossibilité, pour les pays membres, d’adopter une position commune forte. En clair, ce conflit frontalier a démontré que l’ASEAN est très vulnérable dès lors que deux États membres s’opposent directement. L’organisation respecte en outre certains principes forts, tels que l’intégrité territoriale, la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres États ou le non-recours à la force pour régler les différends.

En dépit de ces principes fondateurs, l’adhésion à l’ASEAN n’induit que peu de cadres contraignants. L’organisation n’a pas poussé l’intégration jusqu’à l’élaboration d’un organe supranational, comparable à l’Union européenne, capable de rendre un arbitrage juridique. Le respect de ces principes repose donc sur la bonne volonté. Par ailleurs, la Charte comprend des droits et obligations (article 5), mais elle n’exprime pas la notion de sanction à l’égard d’un membre qui romprait avec les principes établis.

Finalement, l’ASEAN, pilier du « consensus non-interférentiste », se heurte à ses propres fondations dans le cadre du conflit entre la Thaïlande et le Cambodge : la non-ingérence et l’absence de mécanismes contraignants. En somme, l’ASEAN facilite le dialogue et encourage la retenue, mais n’impose ni arbitrage, ni sanction, ni calendrier.

Malgré ces limites structurelles évidentes, l’ASEAN est conçue, à l’origine, pour la stabilité, qui constitue sa plus grande force selon Christine Cabasset, docteure en géographie et associée au programme Asie-Pacifique de l’IRIS. Sa priorité historique est la stabilité régionale et la préservation de la souveraineté nationale de chaque État membre.

Malgré l’absence de sanctions contraignantes, l’ASEAN joue un rôle réel dans la médiation des cessez-le-feu. Ainsi, l’accord du 27 décembre 2025 a été paraphé à Bangkok lors de la 3ᵉ réunion spéciale du Comité général des frontières. Ce texte réaffirme le cessez-le-feu de juillet dernier et s’appuie sur seize mesures de désescalade, conformément à la Déclaration commune de Kuala Lumpur adoptée sous médiation de l’ASEAN et des États-Unis. Le recours à des acteurs extérieurs souligne toutefois les limites de l’autonomie stratégique de l’organisation.

De ce fait, le conflit entre la Thaïlande et le Cambodge révèle les difficultés structurelles de l’ASEAN, notamment les principes de non-ingérence et l’exigence d’unanimité dans la prise de décision. Toutefois, le conflit rappelle aussi la nature même de l’ASEAN, une organisation de coopération souple fondée sur la confiance et le dialogue plutôt que sur la contrainte.

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