LA REVUE DEMOS

L’Europe peut-elle s’imposer face aux États Unis et à la Chine ? 

Face à Washington et Pékin, l’Union européenne doit trouver sa troisième voie. Entre la rivalité économique et stratégique avec son vieil allié américain et son ambitieuse concurrente chinoise, l’UE peine à trouver sa place. Alors que les tensions s’exacerbent sur les plans commercial, technologique et diplomatique, l’Europe cherche à affirmer sa souveraineté stratégique.

Depuis l’élection de Trump en 2024, la lune de miel américano-européenne s’est brusquement arrêtée. Les relations commerciales se sont tendues avec la menace, puis l’application, de nouveaux droits de douane unilatéraux de Washington. Les biens européens exportés vers les États-Unis sont désormais taxés à hauteur de 15 %, sans réciprocité pour les biens américains entrant dans l’espace Schengen. Les négociations du printemps dernier, menées notamment par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ont été vivement critiquées, certains jugeant que l’Europe avait trop cédé. La présidente de la Commission a penché vers la prudence et la négociation à la baisse des taux, passant de 30 % à 15 %, sous la forte pression d’entreprises européennes exportatrices à bout de souffle, notamment dans le secteur du vin et des spiritueux. La guerre commerciale est évitée. Les nouveaux taux de douane pénalisent certes les exportateurs européens, mais se répercutent également largement sur les consommateurs américains, qui supportent en grande partie l’inflation générée par ces mesures. L’eau a été jetée sur les braises, mais le feu reste allumé.

L’Empire du Milieu a une carte à jouer dans cette discorde générale. Les relations entre l’Europe et la Chine sont différentes, avec une balance commerciale moins déséquilibrée qu’entre l’Europe et les États-Unis, ces derniers subissant un déficit commercial bilatéral. La Chine est le deuxième partenaire commercial de l’Union européenne après les États-Unis, avec des échanges de biens ayant dépassé les 800 milliards d’euros en 2024. La Chine dépend en partie des importations européennes, s’inscrivant dans une balance commerciale largement positive, à hauteur de 750 milliards de dollars en 2024. L’Europe, confrontée à un déficit commercial important avec ce partenaire, adopte des mesures plus protectionnistes pour son économie. L’objectif est de protéger l’industrie européenne face à une concurrence jugée déloyale dans certains secteurs stratégiques, comme l’automobile, l’énergie verte et l’acier. L’Europe affiche également la volonté de diversifier ses chaînes d’approvisionnement hors de Chine afin de réduire sa dépendance économique.

L’Union européenne représente 16 % des échanges commerciaux mondiaux, devant la Chine (13 %), mais derrière les États-Unis (22 %). Les nouvelles mesures protectionnistes européennes, visant à favoriser ses industries locales, traduisent la volonté de l’Union de se détacher progressivement de ses deux principaux partenaires afin de construire une plus grande indépendance commerciale. L’Europe demeure toutefois fortement liée à son allié historique nord-américain, une alliance que la vision essentiellement commerciale de Trump a profondément altérée, percevant l’Europe comme un simple débouché économique plutôt que comme une puissance géopolitique.

La dépendance de l’Union européenne se fait encore davantage sentir sur le plan géopolitique, notamment vis-à-vis des États-Unis. La guerre en Ukraine a ravivé les craintes liées à la menace russe sur l’Europe, l’Ukraine représentant un rempart frontalier et idéologique contre le géant eurasien. L’Europe a besoin du soutien militaire américain et de l’OTAN. Le plan ReArm Europe, visant à mettre en œuvre des actions concrètes pour dynamiser l’industrie de défense européenne, constitue une réponse directe à cette dépendance. L’Europe a également augmenté massivement son budget de défense, atteignant 340 milliards de dollars, soit un peu plus de 2 % de son PIB, répondant ainsi au seuil minimal fixé par l’OTAN. Ce chiffre reste toutefois bien en deçà du budget américain, qui s’élève à 900 milliards de dollars, soit 3,38 % du PIB.

Trump continue de fournir des armes et des services de défense à l’Ukraine, mais se montre indifférent à son appartenance à l’Union européenne ou à la Russie. Pour lui, il s’agit avant tout d’un accès facilité au marché européen pour vendre massivement des armes américaines, tout en perpétuant l’empreinte stratégique des États-Unis en Europe. Sa vision est claire : si les États-Unis peuvent écouler leurs armes sur le continent tout en cherchant à obtenir, au passage, l’exploitation d’une partie des terres rares ukrainiennes, peu importe que le pays tombe sous influence russe. C’est, à ses yeux, un accord gagnant.

Désormais, l’Europe se dote massivement d’armes létales et réinvestit dans son industrie de défense afin d’instaurer une logique de préférence européenne. Les États-Unis voient cette évolution d’un mauvais œil, menaçant l’Europe de représailles commerciales si leurs produits venaient à être discriminés. Si l’Union souhaite monter en puissance militairement, il ne s’agit pas seulement de mobiliser des moyens financiers, mais également d’en avoir la volonté politique. De cette union de droit, construite sur les bases de la paix, l’Europe acceptera-t-elle de franchir cette mue ?

Dans la course aux nouvelles technologies, l’Europe peine à combler son retard. Les initiatives européennes, comme la française Mistral AI, ne rivalisent pas encore avec les géants chinois et américains, tels que DeepSeek, OpenAI ou Perplexity. L’Europe est à la traîne et ne dispose pas non plus de terres rares sur son territoire. La Chine fournit une large part des microprocesseurs mondiaux, véritable arme commerciale pour l’Empire du Milieu. Elle tire parti de son excédent commercial avec le reste du monde, notamment l’Europe, pour diffuser ses produits tout en accompagnant cette expansion d’un soft power croissant. Face à cela, la Commission européenne réagit par sa puissance normative : en avril 2021, elle a dévoilé un projet de régulation de l’intelligence artificielle visant à encadrer ses usages, afin de définir une troisième voie distincte à la fois des pratiques autoritaires chinoises et de la surveillance capitaliste américaine. L’Europe affirme ainsi sa singularité par les normes, son véritable levier, contraignant les entreprises mondiales à choisir entre l’abandon d’un marché de 744 millions de consommateurs ou l’adaptation à ses règles. Il en va de même pour le RGPD, qui vise à protéger les citoyens dans l’utilisation et la conservation de leurs données. Des sanctions ont été infligées aux géants du numérique, marquant une victoire européenne dans cette quête d’indépendance numérique.

Face à la fin de la garantie de défense américaine, qui maintenait l’Europe dans une forme de dépendance, le continent se retrouve désormais « au pied du mur ». Cette situation l’oblige à opérer un choix décisif pour sa souveraineté en matière de défense, une mutation susceptible de transformer profondément son identité.

Cette urgence est d’autant plus pressante que l’Europe est confrontée à un triple déclin : territorial, économique et, surtout, idéologique. Son principal ciment, la démocratie libérale, est aujourd’hui remis en cause, y compris par son allié historique, les États-Unis. Pour forger son unité et affirmer sa puissance dans ce contexte, l’Europe peut s’appuyer sur sa force majeure : elle est une puissance normative éprouvée. C’est ce levier qui peut lui permettre de naviguer stratégiquement entre la Chine et les États-Unis et d’inventer une action politique commune, à 27, indispensable à sa survie.

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