LA REVUE DEMOS

Pourquoi Djibouti occupe-t-il une position stratégique ?

Djibouti s’impose comme un acteur central dans les dynamiques géopolitiques contemporaines. Sa position géographique en fait un hub commercial et logistique majeur pour la région. Cette situation stratégique a mené plusieurs puissances étrangères (France, États-Unis, Japon, Italie et Allemagne) à y implanter des bases militaires pour sécuriser leurs intérêts.

Djibouti, micro-État de 23 200 km² et d’un million d’habitants, se situe à l’extrémité Est de l’Afrique, à la frontière de l’Éthiopie, de l’Érythrée et de la Somalie. Il occupe une position stratégique à l’entrée du détroit de Bab el-Mandeb, qui relie l’océan Indien et le golfe d’Aden à la Méditerranée.

Le détroit de Bab el-Mandeb est un passage obligé pour une part significative du commerce international. Près de 12 % du volume total du trafic maritime mondial y transite, incluant 40 % des échanges entre l’Asie et l’Europe. Le pays se situe donc au cœur d’un axe reliant les deux principaux pôles de production et de consommation mondiaux, l’Asie et l’Europe.

Le port de Djibouti, et particulièrement le terminal à conteneurs de Doraleh, est devenu un point stratégique de premier plan. Chaque année, environ 30 000 navires empruntent cette voie maritime, plaçant Djibouti au centre du commerce international.

À l’échelle régionale, le port de Djibouti est un pivot logistique essentiel pour l’Afrique de l’Est. Pour l’Éthiopie, pays enclavé et dépendant de l’exportation de sa production agricole, Djibouti constitue son principal accès à la mer et aux marchés mondiaux. En 2021, le port de Djibouti assurait 95 % des importations et exportations éthiopiennes. Djibouti est aussi un point de passage pour les communications numériques. Plus de 90 % de la capacité de transmission entre l’Europe et l’Asie transite par la mer Rouge. Sept câbles sous-marins passent par le pays, faisant de Djibouti un véritable hub numérique. Djibouti est le point d’atterrissage de câbles sous-marins comme 2Africa, SEA-ME-WE 5 et DARE-1, qui connectent l’Afrique à l’Europe et le Moyen-Orient à l’Asie.

Plusieurs puissances étrangères ont implanté des bases militaires permanentes sur le territoire djiboutien afin de sécuriser leurs intérêts : routes maritimes, flux énergétiques et commerciaux, lutte contre l’instabilité régionale, projection de puissance dans la région.

La France, ancienne puissance coloniale, a été la première à reconnaître le potentiel du pays. À l’indépendance de Djibouti en 1977, elle a choisi de maintenir sa présence militaire sur place. Aujourd’hui encore, environ 1 450 militaires français sont stationnés sur le territoire, répartis entre infrastructures aériennes, maritimes et terrestres. Les installations françaises accueillent aussi des contingents allemands et espagnols dans le cadre des missions navales de l’Union européenne, notamment l’opération Atalante contre la piraterie dans la région afin de sécuriser le commerce européen.

Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis se sont tournés vers Djibouti pour y établir une base stratégique soutenant leurs opérations en Afrique de l’Est et au Moyen-Orient dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ». En 2003, Camp Lemonnier a été inauguré sur une ancienne base française. Aujourd’hui, environ 5 000 militaires et contractuels y sont déployés, ce qui en fait la plus grande base américaine en Afrique.

Le Japon a suivi une logique similaire en 2011, avec une approche spécifique. Face à sa dépendance aux approvisionnements maritimes, Tokyo a choisi Djibouti pour y établir sa première base militaire permanente depuis 1945.

L’Italie a inauguré sa propre base en 2012, dans la continuité de son engagement européen pour sécuriser les routes maritimes. Moins imposante, elle reste révélatrice de la volonté de Rome de s’assurer une présence dans la région.

La Chine a marqué un changement de dimension en 2018 en ouvrant sa première base militaire permanente hors de ses frontières à Djibouti.

Depuis 1999, le président djiboutien Ismaël Omar Guelleh mène une « diplomatie proactive », selon le chercheur canadien Brendon Novel. Il s’appuie sur la position géographique de son pays pour attirer des puissances comme la France, les États-Unis, la Chine, l’Italie et le Japon afin d’assurer son développement. En tant qu’« État-garnison », Djibouti fait du commerce des bases militaires un pilier de son économie. Les loyers versés par les bases militaires présentes sur le territoire représentent 3 % du produit national brut (PNB). Les États-Unis apportent la contribution la plus élevée, environ 56 millions d’euros par an. La France verse près de 30 millions. L’Italie s’acquitte de 22 millions pour une implantation plus modeste. La Chine et le Japon versent respectivement 17 millions et 3 millions d’euros. Ces écarts financiers traduisent le poids des bases militaires et l’importance accordée par chaque pays à sa présence sur le sol djiboutien. Au-delà de ces loyers directs, certains pays financent aussi des infrastructures civiles et militaires. La Chine, par exemple, a investi massivement dans la modernisation du port de Doraleh et dans la ligne ferroviaire reliant Addis-Abeba à Djibouti. Ces flux financiers renforcent l’économie nationale et offrent des opportunités de développement, mais accentuent aussi la dépendance structurelle du pays à l’égard de ses partenaires étrangers, faisant de Djibouti un État dont une partie de la prospérité repose sur la compétition géopolitique internationale.

Djibouti est devenu un carrefour stratégique qui a su transformer sa petite taille en avantage géopolitique et économique. À l’avenir, il pourrait servir de modèle pour d’autres micro-États afin de renforcer leur place sur la scène internationale.

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