LA REVUE DEMOS

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Carrefour maritime reliant l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient, la Méditerranée concentre des routes commerciales, énergétiques et militaires essentielles. Elle dessert des passages stratégiques comme le détroit de Gibraltar, le Bosphore et le canal de Suez, ce qui en fait un espace central pour les flux mondiaux et la projection de puissance. En moyenne, près de 35 navires traversent chaque jour le canal de Suez.

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et de la Turquie offrent des exemples révélateurs de ces dynamiques de puissance en Méditerranée.

La Russie y déploie une stratégie militaire. Pour Moscou, l’accès durable à la Méditerranée représente une constante historique : dès l’époque tsariste, l’objectif était d’atteindre les « mers chaudes ». L’enjeu est géographique : la Russie dispose surtout d’accès maritimes dans l’Arctique ou la Baltique, souvent contraints par les glaces ou par des détroits contrôlés par d’autres puissances. La Méditerranée devient donc une voie d’ouverture vers le commerce mondial et les opérations militaires. Dans ce contexte, l’accès à la Méditerranée se joue aussi dans la guerre en Ukraine : le contrôle des côtes et ports de la mer Noire comme Sébastopol permet à la Russie d’accéder aux détroits turcs puis à la Méditerranée, condition essentielle pour projeter sa puissance navale.

Cette stratégie s’appuie sur une présence militaire structurée. La base navale de Tartous en Syrie, utilisée par la Russie depuis 2013, constitue son principal point d’appui dans la région et permet le ravitaillement et l’entretien de ses navires de guerre. Moscou y combine bases navales, systèmes de défense antiaérienne S-300 et S-400 et sous-marins, afin de créer une « bulle » anti-accès capable de limiter l’action des forces occidentales en Méditerranée orientale.

La Chine adopte une approche différente : sa présence est économique. Pékin considère la Méditerranée comme l’extension maritime de son initiative des « Nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative), lancée en 2013 pour sécuriser ses échanges commerciaux mondiaux. L’enjeu est majeur : l’Union européenne est l’un des principaux partenaires commerciaux de la Chine, avec plus de 519 milliards d’euros d’exportations chinoises vers l’UE en 2024, représentant un excédent de plus de 300 milliards d’euros.

Pour sécuriser cet accès au marché européen, Pékin investit massivement dans les infrastructures portuaires, comme le port du Pirée en Grèce ou celui de Vado Ligure en Italie, et logistiques du bassin méditerranéen. Cette stratégie d’influence repose sur des investissements, des prêts et la construction d’infrastructures plutôt que sur une présence militaire directe. Les déploiements navals chinois restent ponctuels et limités, mais accompagnent progressivement l’expansion commerciale afin de protéger les routes maritimes reliant l’Asie à l’Europe.

La Turquie, puissance riveraine, poursuit une stratégie régionale mêlant influence politique, militaire et énergétique. Sa position géographique lui confère un rôle clé : elle contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles, passages obligés entre la mer Noire et la Méditerranée. Selon la convention de Montreux de 1936, Ankara peut, dans une certaine mesure, réguler ou restreindre le passage des navires de guerre, ce qui lui donne un levier stratégique sur les puissances navales présentes dans la région.

Ankara cherche à consolider son influence dans l’espace méditerranéen par une politique interventionniste. En Libye, la Turquie est intervenue militairement en 2019 pour soutenir le Gouvernement d’union nationale, déployant troupes, drones et conseillers militaires, notamment sur la base aérienne d’Al-Watiya, reprise en 2020 avec l’appui de drones turcs Bayraktar. Cette présence vise à renforcer son poids politique, mais aussi à sécuriser ses intérêts énergétiques et maritimes dans la région.

Ces stratégies se croisent dans un même espace où se mêlent coopération et rivalités. La Russie privilégie la projection militaire pour contester l’influence occidentale, la Chine investit dans les infrastructures pour sécuriser ses échanges commerciaux, tandis que la Turquie cherche à affirmer son statut de puissance régionale grâce à sa position géographique et à une diplomatie offensive. Dans cet espace où transitent routes commerciales, ressources énergétiques et zones de crise, la Méditerranée est ainsi devenue l’un des principaux théâtres de recomposition des rapports de puissance au XXIᵉ siècle.

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